- Speaker #0
Hors-piste, c'est la playlist de toqués qui va droit au but. Des épisodes courts pour répondre à une seule question. Faut-il avoir du mental quand on choisit de nourrir les autres ?
- Speaker #1
Sylvain Astelieu, vigneron en région bordelaise, à l'est du département, sur le coteau de la petite commune de Ruche. Vigneron en bio et biodynamie, certifié d'émetteur depuis le départ. On vitifie une dizaine d'hectares. On fait pas mal de diversité dans les cuvées. On fait des blancs, des effervescents, quelques rosés, mais pas mal de gastons rouges. On utilise beaucoup les amphores. On essaie de faire plein de choses pour avoir plein de cuvées différentes et se faire plaisir beaucoup tous les ans en fonction de nos féminisimes.
- Speaker #2
Sylvain, est-ce qu'il faut avoir du mental pour être vigneron aujourd'hui ?
- Speaker #1
Tout particulièrement aujourd'hui, pour tenir le choc, il y a beaucoup de pression. Comme nous en bio ou en biodynamie, on a une pression technique par rapport à la météo. C'est toujours pareil, c'est toujours l'angoisse par rapport au traitement bio qui doit être toujours dans l'anticipation. On n'a pas trop de méthodes pour rattraper des erreurs, donc on a une grosse pression avant.
- Speaker #2
Plus qu'avant justement du fait du dérèglement climatique ?
- Speaker #1
On a peur des événements un peu chaotiques, les gros orages de grêle. Et puis réchauffement climatique, bien évidemment, il y a surtout des régulations parce qu'on n'a jamais eu autant de gelée printemps par exemple. Là en une nuit, vous pouvez perdre quasiment toute votre production sur un événement de froid au printemps. Donc ça, il faut tenir un peu le choc parce que ça nous est arrivé récemment. Là, il faut avoir les nerfs pour tenir. En 2017, au mois de mai, un événement gel, donc on perd à l'époque 70% de la surface en production. Et derrière, il n'y a rien qui s'arrête. Vous avez toujours les emprunts manqués à rembourser, vous avez toujours les salaires à payer et on ne peut pas augmenter les prix à hauteur du manque à gagner. Donc il faut rester raisonnable et il faut que tout le monde comprenne ce qui se passe. Mais c'est une énorme pression.
- Speaker #2
Et comment tu la gères ?
- Speaker #1
Je crois que malheureusement, on a un peu l'habitude, on a pris un peu l'habitude d'encaisser des chocs comme ça. Et donc, on prend les problèmes les uns après les autres. C'est-à-dire qu'on n'est plus trop dans la vision, 20% en tout cas. Et on est pragmatique. Quand c'est une tuile, on essaie de faire au mieux. Et en général, ça finit par passer. Donc, on y arrive quand même. après il y a quand même la réalité de tous les jours avec il faut pouvoir vivre il faut pouvoir remplir son frigo on essaie de trouver des solutions parce que quand il y a un dégât comme ça on a quand même le stock de l'année d'avant à vendre donc on essaie d'avoir des solutions comme ça de gérer un peu ses revenus à fonction de son stock on se dit bien qu'au fur et à mesure des années il faut avoir plus de stock pour avoir plus de réserve climatique et est-ce que tu arrives quand même à
- Speaker #2
Avoir l'avenir sereinement.
- Speaker #1
Moi j'ai un modèle économique qui est basé sur des rendements plutôt bas. C'est-à-dire qu'au départ dans le projet initial, je n'ai pas parié sur des gros volumes et tout. J'ai fait un prévisionnel avec un volume plus bas que ce que théoriquement je dois produire. Donc si ça passe avec le volume bas, ça passera avec un volume légèrement supérieur. C'est comme ça un peu que je me rassure. Et puis, en innovant toujours un petit peu, en gardant le plaisir, moi je suis plutôt confiant en fait. Je trouve que mes clients sont contents des vins qu'ils goûtent, ça leur donne du plaisir, ils trouvent que la qualité prix est bonne. J'ai surtout mes cahiers des charges éthiques qui vont là-dessus, moi ça me va, je produis comme je veux produire. Ce que je dis des fois, c'est que je finirai par riche, mais au moins j'ai l'impression d'être libre.
- Speaker #2
Mais est-ce que tu arrives à te rémunérer quand tu vends justement une bouteille, ce qu'on disait tout à l'heure ?
- Speaker #1
Pas en ce moment, mais ça sera bientôt le cas.
- Speaker #2
Typiquement, je ne sais pas si on peut donner un ordre d'idée pour que les gens se rendent compte sur une bouteille que tu vends, combien revient finalement dans ta poche ? Je pense que ça peut être très concret pour les gens.
- Speaker #1
Oui, c'est assez difficile à dire ça. Il y a une disparité dans la gamme des mêmes produits. Mais je pense que sur des vins, moi, je crois que ma moyenne de vente, c'est des produits à 8 euros hors taxes professionnels. Je dois avoir la moitié qui viennent à ma coche.
- Speaker #0
Mille excuses, je vous prends quelques secondes. Parce que Toke est un podcast indépendant. Et pour continuer, on a besoin de votre soutien. Pensez à lui mettre un maximum d'étoiles et à laisser un commentaire directement sur votre plateforme d'écoute. Ça fait toute la différence. Merci.
- Speaker #2
On disait il faut avoir du mental parce qu'on fait face aux conséquences du dérèglement climatique, il faut avoir du mental parce que tu es en bio et... Même en déméthère ?
- Speaker #1
Ce qui est compliqué, c'est le changement de métier. C'est-à-dire que dans une journée, tu peux changer de métier plusieurs fois. Tu peux te lever à 5h du matin pour faire ton traitement. Après, tu es un papa bienveillant, donc tu t'arrêtes pour amener ton gamin à l'école, ce n'est pas arrivé. Tu repars, tu as ton importateur danois qui t'appelle, tu es dans le tracteur, qui te parle en anglais parce qu'il y a un problème sur une contre-étiquette. Et après, tu dois gérer un problème de fiche de paye pour un salarié. Tu peux faire énormément de choses dans la même journée. Et ça, c'est un peu fatigant. Parce qu'évidemment, ce n'est pas anticipé. On subit un peu plus ce qu'on ne choisit pas.
- Speaker #2
Stressant ?
- Speaker #1
Évidemment, stressant. Parce que des fois, tu es obligé de laisser en place ce que tu fais pour faire carrément autre chose. Il faut une souplesse intellectuelle. Il faut être très souple intellectuellement.
- Speaker #2
J'imagine qu'il y a la passion derrière.
- Speaker #1
Complètement.
- Speaker #2
En fait, les gens peuvent se dire, mais alors pourquoi continuer là-dedans ? Pourquoi faire du vin si c'est si dur ?
- Speaker #1
Peut-être que les vignerons sont masochistes, c'est possible.
- Speaker #2
Je n'ai pas osé le dire comme ça.
- Speaker #1
Non, mais je pense qu'il y a plusieurs satisfactions. On vit dans un environnement qu'on maîtrise, où on intervient en tout cas. Donc si on est dans un bon environnement, c'est qu'on a tout fait pour. Et après, on a quand même la chance de faire les beaux métiers du monde où on donne du plaisir aux gens. Et ça, je crois qu'il n'y a pas beaucoup de métiers qui peuvent se permettre de dire ça. Donc, c'est une belle satisfaction. Je crois que c'est ça qui nous tient.
- Speaker #2
Tu en avais conscience, justement, de ce plaisir que tu donnais aux gens quand tu étais à Saint-Émilion ? Parce que tu ne m'as pas présenté juste avant ton expérience.
- Speaker #1
En fait, j'ai compris ça en étant consommateur d'abord. Quand j'ai mis des certains noms, je me suis dit « Putain, c'est vraiment incroyable de goûter ça. » Après, il y a toujours l'environnement avec qui tu les bois et tout. Je me suis dit qu'est-ce que c'est bon, qu'est-ce que ça fait du bien de boire ça. Et là je me suis dit si je peux réussir à faire ça, c'est quand même génial de passer de l'autre côté. Mais je pense que c'est d'abord venu par le plaisir que j'avais à déguster. Et c'est ça qui m'intéresse toujours aussi, c'est encore de goûter beaucoup, voir ce que font les gens, est-ce qu'il y a une innovation formidable dans le vin. Tous les jours il y a le Nouvelle QV, tous les millésimes sont différents, on fait des grands vins dans tout le monde entier, c'est génial en fait. Les grands souvenirs de dégustation, ce n'était pas avec mon papa. C'est quand j'ai commencé à faire mes études dans le milieu des vivants, on avait l'opportunité de déguster, on commençait à goûter des cubes sympas, surtout de trouver des vignerons qui acceptaient de nous faire goûter aussi, quand on avait 20 ans, et ça a commencé comme ça. Et puis après, il y en a les combiocopains, il y en a toujours un qui trouve un truc qui est sympa et qui veut le faire partager. Et puis la boule de neige elle grossit, et puis on goûte de plus en plus de choses, et on y trouve de plus en plus d'intérêt. C'est comme ça qu'après on va s'orienter vers où est-ce qu'on veut faire du vin, avec qui, comment. C'est parce qu'il y a tellement de diversité qu'on peut faire plein de choses.
- Speaker #2
Les récompenses, on en a parlé un petit peu tout à l'heure. Est-ce que justement c'est aussi le point positif ou pas ? C'est-à-dire les notations, tu me parlais de Robert Parker quand tu étais à Saint-Emilion.
- Speaker #1
C'était une époque qui est sûrement un peu sur la fin. Je crois que d'avoir une reconnaissance par un journaliste étranger qui ne nous connaît pas, je pense que ça fait plaisir à l'ego. Ce qui est déjà très très bien, mais je pense qu'il ne faut pas que ce soit une finalité en soi. Je pense que si on met du sens dans ce qu'on fait, qu'on met tous les moyens pour faire des belles cuvées, pour le tout part on n'a pas besoin d'autre chose que la satisfaction du consommateur. Je pense que c'est très sympa en fait, si celui en face il adhère, c'est gagné. Le journaliste américain il fait son boulot de journaliste et c'est très bien et en faut, et ça nous rend sûrement au service pour certains marchés qui ne peuvent pas nous rencontrer. Je pense que l'un n'empêche pas l'autre, mais je pense que la vraie vérité est dans le verre.
- Speaker #2
Est-ce que tu fais du sport, Sylvain ?
- Speaker #1
Oui, je fais un petit peu de sport, mais j'en fais beaucoup moins qu'avant. Je fais un peu de course à pied. Ça permet d'extérioriser un peu une pression, on en parlait un petit peu juste à l'heure. La course à pied, c'est pas mal pour ça. C'est pas mal pour ça, et surtout des formats longs. Des formats longs où on peut avoir un peu du temps pour faire un peu d'introspection. Ça m'allait bien.
- Speaker #2
C'est-à-dire que quand tu cours au milieu des vignes, ça te permet de te défouler mais aussi finalement d'évacuer ?
- Speaker #1
Oui, complètement. C'est exactement ça. Et avec l'âge, je pense qu'au début, tu te lances par des formats 5-10 km, des choses comme ça. Et puis après, je peux même plus de plaisir sur des formats longs, au moins semi-marathon, même des raids multi-sport. J'ai déjà fait des raids de plusieurs, 10-12 heures, des choses comme ça, où là on a le temps. Une petite bulle à enchanter, où il n'y a pas de dallois qui appellent ou de tracteurs qui parlent en panne, ça fait lumière.
- Speaker #2
Merci beaucoup Sylvia en tout cas.
- Speaker #1
Plaisir, bien revoir.
- Speaker #0
Merci d'avoir écouté cet épisode de Toke. Merci à MX Sound et à son producteur Maxime Fornarezo pour sa créativité, son talent et son précieux accompagnement musical. Et n'oubliez pas, celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.