- Speaker #0
A quoi ressemble le mental d'un vigneron qui n'a même pas 30 ans et qui doit assurer l'avenir du vignoble familial ? Bonjour, c'est Bérangère Chanel, la productrice de Toquet. Si vous avez manqué l'épisode avec Pierre Vapillon, un jeune vigneron du Jura qui doit relever de nombreux défis pour succéder à son père à la tête du domaine familial, voici un extrait. Par contre, tu me disais pendant le Covid, tu as eu un grave accident, c'est ça ? Ça, ça fait partie des doutes qui ont pu te déstabiliser dans ta vie future de vigneron ?
- Speaker #1
Oui, totalement. Alors oui, j'ai eu un accident de tracteur en fin 2021, où en fait, pour faire assez rapide et assez simple, c'est un peu comme une chute de vélo, mais avec un tracteur qui pèse une tonne 5. Voilà, dans l'idée, pour mettre un petit peu le contexte. Donc moi, je tombe en premier dans un tracteur où il n'y a pas de cabine. Le tracteur tombe après. Et moi je me retrouve dans les aléas de l'accident avec la jambe qui est coincée en dessous de la roue avant et le tracteur ne cale pas, du coup il me roule dessus, il me broie totalement la jambe. Et j'ai eu de la chance d'être secouru par des gens qui m'ont vu très rapidement, parce que sinon j'étais coincé en dessous, ça aurait pu durer longtemps, six soirs. J'ai été secouru par des passants qu'on appelait les pompiers, du coup voilà, un accident. Un accident plutôt conséquent, parce que la jambe était totalement broyée avec de la terre qui était mélangée au milieu de toute la jambe. Ça ne ressemblait plus vraiment à une jambe. Et après, c'est créé une aventure longue de deux ans, entre un an et demi, une bonne année et demie de ma vie qui a été mise en parenthèse, où même un an et demi après l'accident, on ne savait toujours pas si j'allais pouvoir garder ma jambe. Il y avait un risque d'amputation, il y a eu des infections qui se sont... qui ont été récurrentes. Je ne marchais plus. Je ne marchais plus et j'étais contraint à repartir à l'hôpital assez souvent, par hospitalisation d'un mois à chaque fois à peu près, parce qu'on était obligé de réopérer pour aller gratter de l'os, refaire des greffes. Je suis un quotidien hospitalier qui a duré un an et demi.
- Speaker #0
Comment tu l'as vécu personnellement ce moment-là ? Pas toi uniquement en tant que vigneron ou jeune vigneron, mais en tant que toi, Pierre, jeune garçon.
- Speaker #1
Ça a été une période qui a été compliquée, parce que du jour au lendemain, je suis quelqu'un de plutôt actif. Du jour au lendemain, on se retrouve à plus rien faire. Et ce qui est super dur, c'est quand on est jeune, j'avais 22 ans pour l'accident, quand on est jeune, on a plein de projets qui se lançaient. Et on met tout en stand-by et puis l'incertitude, elle était quand même pesante parce qu'on ne sait jamais. Moi, j'avais qu'une peur, c'était d'avoir eu un investissement au niveau opération, etc., qui a été long, qui a été quand même contraignant, pour qu'à la fin, le résultat ne soit pas bon et qu'on se mette à amputer à la fin. C'est dans la sens où j'aurais presque préféré que je sois amputé directement dès le début, que si c'est pour faire un an et demi de sacrifice et d'être amputé à la fin. Mais d'un côté, ça a été une période de ma vie où j'ai découvert beaucoup de choses par rapport au monde hospitalier, à la souffrance, par rapport où j'ai été pris d'admiration pour le monde hospitalier qui est tellement inspirant dans cet impact, sur l'impact qu'ils ont sur les vies d'autres personnes, ça marquera à vie ça. Et puis ça a été une période aussi beaucoup de doutes par rapport à mon orientation, parce que du jour au lendemain on ne fait plus rien, du coup on finit par en oublier notre passion première, parce que je me suis blindé, je ne m'intéressais plus du tout à ce qui se faisait au domaine.
- Speaker #0
Ah tu coupais, tu ne voulais pas qu'on t'en parle ?
- Speaker #1
Ouais non, parce que je n'arrivais pas à... pas à faire dans la demi-mesure. Moi, tant que je n'y étais pas, j'arrivais... Je pense que je me protégeais d'une certaine manière aussi.
- Speaker #0
Tu voulais te concentrer aussi peut-être sur ton rétablissement ?
- Speaker #1
Oui, et puis je pense que ce n'était pas le bon timing. Moi, j'étais plein de doutes. Ça m'a remis dans le doute par rapport à mon métier aussi. Franchement, ça m'a mis en doute par rapport à plein de choses. Parce que d'un coup, je me prenais aussi un peu d'admiration aussi pour des métiers qui ont un vrai impact sur la vie des gens. Et moi je me dis, il est où mon vrai impact sur la vie des gens aussi ? C'est un peu tout ça qui m'est traversé l'esprit pendant un an et demi.
- Speaker #0
Est-ce que c'était aussi finalement la réalité des risques du métier de vigneron qui t'a traversé l'esprit aussi ? Ou non, c'est plutôt te dire finalement qu'est-ce que je vais laisser comme trace ?
- Speaker #1
C'est plutôt dans ce sens-là. Parce qu'après, le risque, j'ai jamais eu de cauchemar par rapport à l'accident. Enfin, j'ai jamais été traumatisé par l'accident. Ça a été vite gommé dans ce sens-là. même si maintenant on fait beaucoup plus attention Maintenant, le tracteur, je vais tranquille et tout. C'est plus du tout la même conduite. Et puis, je pense que c'est bien aussi de... Moi, je pensais, je me sentais peut-être invincible. Je ne voyais pas le danger. Et je pense que c'est bien de se dire que finalement, ça n'arrive pas qu'aux autres aussi. Je pense que c'est ça que j'en suis rendu compte. Et je pense que pareil, il y aura un avant et un après par rapport à ça.
- Speaker #0
Parce que dans le métier de vigneron, c'est pour ça que je te pose la question, c'est qu'il y a de nombreux risques tous les jours. Je ne sais pas si on peut donner quelques exemples pour que nos auditeurs comprennent un petit peu aussi tout ce que ça impacte aussi sur la santé de ceux et de celles qui font le vin.
- Speaker #1
Et bien exactement, alors il y a tout ce qui est matériel, parce qu'il y a des histoires, il y a toujours des tracteurs qui se retournent, enfin il y a eu ça, toute la partie matériel, tracteur, on en perd, il y a des décès, enfin voilà, il y a toujours... Toujours beaucoup de risques par rapport à tout ça.
- Speaker #0
Pourquoi ? Parce qu'on roule trop vite ou parce que c'est pentu ?
- Speaker #1
Il y a vouloir faire dans la précipitation, il y a les deux. Il y a le côté pente et je pense qu'il y a quand même beaucoup, je pense que c'est un truc qui correspond pas mal aux accidents. C'est peut-être aller un petit peu trop vite. Il y a des fois vouloir enlever un truc dans une prise de force par exemple, sans éteindre le tracteur, la prise de force se rallume à ce moment-là. Ça roule, c'est une rotation super rapide, on met le doigt dedans, ça entoure le bras par exemple. Il y a plein d'histoires dans ce style-là. Plus ou moins gras, ça finit plus ou moins gras, mais il y en a plein. Et sinon, au-delà du côté matériel, il y a le côté gestion du CO2 en cuvripe, en éventange par exemple.
- Speaker #0
Tu peux nous expliquer ça, parce que je pense que tout le monde ne sait pas vraiment ce dont il s'agit.
- Speaker #1
Pendant la fermentation, il y a une libération de gaz qui circule. Et en fait, ce gaz, vu qu'il est lourd, il va avoir tendance à retomber bas. Et donc des fois, on peut se retrouver avec des poches de gaz dans des cuves qui sont vides, où on rentre dedans juste pour la nettoyer. Et c'est mis une grosse poche de gaz à cet endroit-là. Et ça peut vite... Ben ouais, on peut vite tomber dans les pommes. Et si on est tout seul, il y en a qui meurent aussi tous les ans. Les cuves de rouge aussi, c'est compliqué, parce que des fois, quand on travaille et tout... Si on reste tombé et qu'on n'arrive pas à sortir de la cuve, on va flotter au-dessus parce que le rouge, c'est de la macération. Du coup, on va baigner avec le gaz et tout. Sur les pellicules,
- Speaker #0
mais il y a du gaz qui se dégage.
- Speaker #1
C'est ça. Puis on y reste après, par exemple. Et puis sinon, après, plein de choses. Les sécateurs électriques. Les sécateurs électriques, normalement, il y a des gants. Il suffit qu'il y ait un jour, on prête le gant à quelqu'un. Pareil, il y a plein d'histoires par rapport à tout ça aussi.
- Speaker #0
Et pour autant, malgré tout, ces risques, ce terrible accident, Pierre, tu es vigneron.
- Speaker #1
Exactement. Et j'ai beaucoup évolué là-dessus en me rendant compte aussi que cette histoire d'avoir un... Je trouvais que mon métier n'avait pas d'impact sur les autres d'un coup. Et je me suis rendu compte aussi pendant toute la rééducation, le fait d'avoir repris mon travail. A partir du moment où j'ai repris mon travail, je me suis directement rendu compte que c'est ce que j'aime et que je fais pour ça.
- Speaker #0
C'est quoi ? Ça t'animait ? T'étais content de te lever le matin ? Ça se traduit comment ?
- Speaker #1
Ouais, c'est ça. Et puis tous les projets qui revenaient. Et puis il y a quelque chose qui ne s'explique pas. On est bien et on se sent bien dans ce qu'on fait. On se sent à sa place. Donc ça, c'est important. Et je me suis rendu compte. Et ça, ça a mis une dimension au métier totalement différente. C'est que mon métier, le métier de vigneron, a un impact sur la vie des autres qui est très très important.
- Speaker #2
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