- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont. Lubin est acrobate. Lors d'une répétition, il fait une chute, mais quand il se relève, l'incident semble sans gravité. Pourtant, il ne se réveille que le surlendemain et il n'a aucun souvenir de ce qu'il s'est passé. Il comprend alors qu'un jour sur deux, il partage son corps avec un autre que lui, au caractère radicalement opposé. Et cet alter-ego prend possession de son corps de plus en plus longtemps. Il gratte du terrain, si bien que Lubin se réveille de moins en moins souvent. Parviendra-t-il à préserver son identité ? Reste-t-il quelque chose du jeune homme qu'il était ? Le magnifique roman graphique de Timothée Le Bloucher, « Ces jours qui disparaissent » , pose la question de la perte d'identité. Matt, l'invité de cet épisode, cherche quant à lui à rassembler toutes les parts de lui-même qui se sont égarées pour tenter de comprendre qui il est vraiment.
- Speaker #1
J'ai grandi à la campagne. Je suis né dans les années 80 et j'ai fait toute mon enfance, mes 18 premières années, dans la même maison, dans un petit village de genre 800-850 habitants où plus ou moins tout le monde se connaît. On habitait à 20 mètres de chez mes grands-parents, un tout petit truc. Je me suis toujours senti à part. Il y a deux choses. qui se joue en parallèle sur toute ma vie, au final. C'est qu'il y avait le côté qu'on appelait garçon manqué à l'époque, qui était extrêmement présent, au point que quand j'avais 7-8 ans, j'ai demandé à ma mère, est-ce possible d'être un garçon plus tard ? Ma mère m'a dit non. Donc j'étais éduqué comme une petite fille, et je ne m'y reconnaissais pas du tout. Même si j'avais quand même des parents qui étaient plutôt cool, c'est-à-dire que j'ai dit non aux jupes, ils ne m'ont pas forcé à mettre des jupes. J'ai porté des slips de bain jusqu'à ce que vraiment l'adolescence ne soit plus possible. donc c'était quand même relativement cool. Et il y avait un autre côté qui est passé sous le radar vraiment pendant des années, c'est que je suis neuroatypique, et du coup, moi, je me suis toujours senti à part. Je n'étais pas seul. Enfin, en fait, je me sentais seul au milieu des gens, en gros. La neuroatypie, j'ai commencé à apprendre ne serait-ce que le vocabulaire, mais j'avais déjà 30 ans.
- Speaker #0
Donc, les personnes neuroatypiques sont des personnes qui ont un fonctionnement neurologique, cognitif ou psychologique qui va s'écarter de ce qui est socialement considéré comme la norme. Cela comprend... par exemple les personnes HPI au potentiel intellectuel, le TDAH, le trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, les troubles dys, donc la dyslexie, la dyspraxie, la dyscalculie, etc. Et on a également le TSA, donc le trouble du spectre autistique, dont on parle spécifiquement dans cet épisode.
- Speaker #1
Pour moi, l'autisme, c'était que les cas graves, en fait, des enfants qui ne parlaient pas du tout. Quand j'étais au collège, j'ai fait un stage sur le fleur dans l'ampole. Un bateau qui emmenait des enfants, on les appelait les enfants dauphins. Et ils partaient pour plusieurs mois, voire carrément une année. Et quand j'étais en sixième, je crois, on a fait un voyage scolaire à l'île d'Yeux. Et il y avait le fleur dans l'ampole, on est monté dessus. Et du coup, j'ai appris qu'on pouvait faire des petits stages d'une semaine. Et donc, j'ai fait un petit stage d'une semaine dessus. Et il y avait une fille, Gladys, sa sœur était autiste, mutique. À aucun moment, je me serais pensé autiste, moi. C'était très très loin de moi, quoi. Enfin, rien à voir.
- Speaker #0
Avant de savoir que tu as un TSA, donc un trouble du spectre de l'autisme, en quoi tu as pu te sentir différent des personnes autour de toi, et notamment en termes de communication ?
- Speaker #1
Le small talk, le bavardage de « salut, ça va, il fait beau » , ça, ça m'est pas du tout naturel. Parler de rien, en fait, je vois pas l'intérêt. Un truc con, mais le « ça va » . « Salut, ça va ? » « Oui, ça va, et toi ? » Ben, moi, quand on me pose la question « ça va » , j'aurais tendance à dire la vérité. Si ça va pas, je vais pas dire « oui, ça va » . Globalement, je sais pas trop mentir, j'aime pas ça. et c'est un truc sur la communication et je peux avoir une communication un peu sans filtre. Alors, maintenant j'ai 40 ans, donc j'ai pas mal appris à mettre un peu plus de filtre, on va dire. En fait, j'ai un besoin absolu d'être compris parce que j'ai beaucoup pas été compris. Beaucoup été incompris, d'ailleurs, c'est plus juste. Ce qui fait que dans la communication, je comprends pas toujours les sous-entendus. Je suis assez littéral. Et encore, j'ai une chance, je pense, c'est que j'ai grandi dans une famille où mon père jouait beaucoup avec les mots, donc... tout ce qui est jeu de mots, tout ça, je les comprends assez bien. Les expressions, je les ai apprises. Il y a ce côté très...
- Speaker #0
Premier degré ?
- Speaker #1
C'est ça, ouais. Très premier degré. Et en même temps, capable de jouer de l'humour au second degré, mais des fois je vais trop loin et du coup on me comprend pas. Il n'y a pas juste ce milieu. Pour tout dire, je pense que je tiens ma neuroatypie de mon père. Lui, il n'a jamais su qu'il était neuroatypique, mais avec du recul, c'est sûr. Ça ne fait aucun doute. Donc, je me sentais à part, mais du coup, Dans l'enfance, je ne mettais pas de mots dessus. Et à l'adolescence, j'ai tout mis sur le dos de l'homosexualité. C'est un truc qui a vraiment marqué toute ma construction, cette solitude. J'ai toujours cherché les miens. Je cloisonnais vachement. Il y avait l'école, il y avait la maison. Ça ne me venait pas trop à l'idée d'inviter les gens chez moi. Je considérais que je n'avais pas d'amis. Je m'entendais bien avec tout le monde, mais je n'étais amie avec personne. C'était un peu ça. À mes 18 ans, on s'est installés ensemble avec ma frangine pour les études. On a fait deux ans en colocation. Et après, je suis parti. Je n'ai pas du tout rompu avec ma famille. Mais par contre, je me suis arrangé pour... pour partir loin. Je l'ai vraiment vécu comme un besoin de me sortir du regard de la famille pour aller vivre ce que j'avais à vivre et me découvrir en fait. Et il y a eu ce leitmotiv vraiment une grande partie de ma vie du « je sais pas qui je suis » . Je me cherchais vraiment. Je posais des fois la question aux gens « est-ce que tu sais répondre à cette question toi ? » « Qui es-tu ? » Et moi je savais pas y répondre. J'ai relu il y a pas si longtemps mes journaux intimes de l'époque. Mais c'est une question qui revient souvent, en fait. Je savais pas me définir, vraiment. Enfin, il y avait un truc, il y avait un trou, quoi, il y avait un truc qui allait pas. Arrivé à Toulouse, donc en licence, j'ai commencé à essayer de me définir par l'homosexualité, donc par la communauté. LGBT, et ça faisait une étiquette. Mais c'était pas suffisant. C'est pas que je cherchais à me coller des étiquettes, mais je cherchais vraiment à me reconnaître et à faire partie de quelque chose.
- Speaker #0
Ça me fait penser un peu à un puzzle quand tu dis ça, tu vois, d'essayer de trouver des petits bouts de toit...
- Speaker #1
C'est exactement ça, en fait. C'est comme si... Ouais, c'est... C'est une très belle image, ça fait vraiment ça, parce que... C'est comme si les pièces, je les avais quand j'étais enfant, mais qu'on me les avait enlevées. Notamment à cause de la transidentité. Parce que moi, enfant, je savais qui j'étais. Je ne me posais pas de questions, en fait. Pour moi, j'étais un garçon. Les gens ne me voyaient pas comme ça. Du coup, c'était chelou. Enfin, les gens. La famille. Parce qu'objectivement, quand j'étais dans la rue, on me disait, il est mignon, ce petit bonhomme. Et puis, il y a ma mère. Non, non, c'est une fille. Ben non, en fait. Et du coup, il y a vraiment ce truc du, ouais, les pièces du Pulse, elles étaient là, mais on en a enlevé un certain nombre. Et puis, je les ai cherchées longtemps derrière, en fait. J'ai transitionné, maintenant je parle de moi au masculin, j'ai changé de prénom, je change mes papiers, mais pour autant, je me sens pas homme. Et je peux pas faire une croix sur toute l'éducation que j'ai eue, enfin, je me considère pas plus femme, parce que pour le coup je me suis jamais considéré femme, c'est quelque chose, enfin je collais pas. Donc je me considère aucun des deux et un peu des deux à la fois, donc non-binaire ça colle bien. J'ai eu la chance d'être dans une famille aimante, j'ai été accompagné, y'a pas eu du tout de distinction faite entre moi et ma frangine, j'ai grandi dans un bouillon d'amour. Le livre que j'ai choisi, c'est L'incivilité des fantômes de Rivers Solomon. C'est un livre de science-fiction qui est écrit, et c'est important, par une personne qui est américaine et qui est racisée. Et je voulais le lire parce que, justement, c'était... Une époque où je commençais à essayer de lire déjà que des autrices, c'est une autrice, j'étais pas mal à essayer de m'éduquer sur tout ce qui est antiracisme, du coup je cherchais des points de vue de personnes racisées et d'arrêter de lire que des bouquins écrits par des hommes blancs. La première raison pour laquelle je voulais lire ce livre, c'était celle-là, et au final il m'a retourné pour complètement d'autres raisons. Il parle, j'allais dire d'une communauté, mais c'est pas une communauté en fait, c'est des restes de l'humanité. qui ont quitté la Terre dans un énorme vaisseau spatial, un genre de vaisseau monde, qui est vraiment énorme, qui est sur plein d'étages, et qui a quitté la Terre parce que la Terre n'était plus habitable. Et ils sont partis sur un voyage qui est censé durer des centaines d'années, voire même un millénaire, pour trouver une autre planète habitable. Sachant que sur ce vaisseau, du coup, il y a une espèce d'énorme ségrégation. Les personnes à la peau la plus claire vivent en haut, ils vivent dans le confort, ils sont les personnes qui dirigent. Et les strates les plus basses sont les personnes à la couleur de peau la plus foncée. Ça fait partie des livres que j'ai dévorés. Il m'a marqué parce que c'est la première fois que je lisais un livre dont la narratrice principale, elle ne parle pas spécialement de neuroatypie, mais il est clair que c'est une personne neuroatypique. À partir du moment où on est un peu sensibilisé à la question, c'est vraiment clair. Si Aster racontait une histoire, cela donnerait à peu près ceci. Il était une fois une miment qui avait eu un bébé, un être de couleur marron toujours en train de gigoter, tout petit, encombrant. La miment lui donna le nom d'Aster, parce que c'était un genre de plante, parce que c'était un mot ancien signifiant étoile, et parce qu'il fallait, pour prononcer ce son A si doux, bien ouvrir la gorge. Un nom à ne pas prendre à la légère, un nom que l'on ne donne pas à un enfant qu'on a l'intention d'abandonner au fond d'un placard. Le restit d'Aster omet la lettre de suicide, écrite dans une belle écriture cursive et dissimulée à l'intérieur du radiolab de lune. Aster, désolé. abomination, souffrance, tristesse, regret, aigreur. Il me faut te quitter. Je suis désolé. Dans son récit, la mime en ne se tranche pas la gorge avec un couteau non plus. Oui, si Aster racontait une histoire, elle la raconterait comme ça. Mais elle ne racontait jamais d'histoire. C'est un passage, je trouve, où on met le doigt sur Aster, sur sa manière de voir les choses. Elle s'attache au détail, quelque part. Et ben voilà, c'est exactement ça. Ce bouquin a fait vraiment, il a fait résonner beaucoup de cordes, en fait, et m'a pris par surprise, parce que c'est pas pour ça que je le lisais à la base. Je le lisais vraiment dans cette optique, justement, de changer de point de vue. Ma mère n'a pas aimé ce livre. Pour elle, c'était horrible, parce que les gens réagissaient de manière qu'elles ne comprenaient pas. Et oui, ce sont des personnes neuroatypiques. Elle n'était pas vraiment capable de se mettre dans la peau d'eux, parce que je pense qu'elle n'avait pas de notion, en fait, je ne l'avais pas prévenue. donc elle a pas du tout aimé en 2018 du coup ça c'était 3 ans plus tard j'étais déjà un peu lancé sur ce processus de recherche j'avais déjà fait le diagnostic HPI je pensais être HPI du coup à ce moment là pendant le diagnostic elle m'avait parlé du bon ça pourrait être peut-être intéressant de faire un diagnostic TSA pas sûr machin donc j'étais pas entièrement convaincu c'est la première fois que je lisais un livre dont la narratrice est clairement neuroatypique je pense plutôt TSA Si on doit mettre une étiquette sur quelque chose qui n'est pas étiqueté dans le livre, moi, ça correspondait plutôt à ça. Et qui, en plus, dans ce livre, comme je disais, toutes les strates du vaisseau sont différentes, donc il y a en effet des ethnies différentes, mais des notions de genre différentes aussi dans le vaisseau. Typiquement, Aster, c'est une femme, elle se considère comme femme, mais elle a fait double mammectomie, pas parce qu'il y avait des problèmes de santé, mais parce qu'elle se sentait vachement bien sans ses seins, qui l'emmerdaient profondément. J'ai lu ce livre en janvier et c'est en novembre de cette année-là que j'ai fait moi cette chirurgie. Mais du coup, ça tombait au moment où je me posais ces questions de transition, de tout ça. Et du coup, ce bouquin, je me reconnaissais dedans à tellement de niveaux que c'est ce qui m'en est resté. C'est un livre qui a accompagné une transition qui était en cours. Et je parle de transition au sens large parce que oui, j'étais en train de transitionner, certes. Mais il n'y a pas que ça, c'est aussi une transition d'une phase du pulse éparpillé dont on parlait tout à l'heure. au pulse qui se reconstruit. C'est globalement les personnes neuroatypiques qui font les efforts. C'est pas pour rien que une des caractéristiques, c'est qu'on est très fatigué tout le temps, parce qu'on se suradapte constamment en fait. Le monde est pas vraiment fait ou pensé pour nous, et on fait avec ce monde. C'est pas vraiment le monde qui s'adapte à nous, quoi. Au final, oui, je me sens légitime maintenant à dire oui, j'ai un TSA, je suis neuroatypique, et, bah en fait, non, c'est pas rien. Parce que si on fait pas attention, bah on se bousille la santé. à se suradapter constamment à tout et en fait à apprendre à se connaître, du coup on fait plus attention à soi et puis on sait ce qu'il nous faut. Mais alors là ce bouquin, je me disais, waouh ! Il ouvre les yeux sur beaucoup de choses.
- Speaker #0
Où est-ce qu'il en est maintenant ton puzzle ?
- Speaker #1
Moi je le trouve plutôt complet. C'est-à-dire que maintenant je sais répondre à la question qui tu es ? Je sais qui je suis. Bah ouais, je suis un homme, je suis trans, je suis non-binaire aussi. Je suis plutôt un homme trans non-binaire, c'est plutôt ça. Et je suis neuro-atypique. Et même si c'est que des facettes de moi, parce que je suis aussi quelqu'un plein d'humour, je suis quelqu'un qui aime beaucoup lire et écrire, je suis quasiment bilingue, même si je ne suis pas vraiment, mais je travaille en anglais. Il y a plein de petites facettes, en fait, et j'ai appris qu'on n'est pas une seule chose. Je ne pense pas qu'il reste de pièces de pulse cachées. En fait, c'est surtout ça. Ce qui est cool c'est que c'est la vie et que les pulse sont changeants, tu vois, mais potentiellement les pièces vont bouger encore un peu, elles seront peut-être un peu différentes. Dans tous les cas c'est un pulse pailleté, et du coup ouais, le pulse il est complet et c'est cool.
- Speaker #0
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