Speaker #1Je m'appelle Océane, j'ai 27 ans. J'ai grandi dans le nord de la France et puis après avec mes parents et mes frères et soeurs, on a déménagé dans le sud de la France, à Perpignan. C'était leur rêve d'aller dans le sud, à la mer, au soleil. Ils se sont dit « allez, on quitte tout et on part » . Ma mère, elle est assistante maternelle et mon père travaillait dans les plafonds tendus et quand il est arrivé dans le sud, ça n'existait pas trop, donc il a dû se réorienter et il a passé tous ses permis poids lourd, etc. Et du coup, il est devenu chauffeur poids lourd en journée. Enfin, il partait, il rentrait tous les soirs très tard. Je me souviens que j'ai pas trop compris. Au début, j'ai cru qu'on allait revenir. Donc j'avais 7 ans et demi à peu près. Ça a été dur parce que j'avais l'impression que c'était deux pays différents. Et moi, comme je viens d'un milieu plutôt défavorisé, on va dire, j'avais un accent très très très prononcé du nord, comme dans Bienvenue chez les Ch'tis, clairement. Et du coup, quand je suis arrivée dans ma nouvelle école, après les petites vacances de Pâques, je commence à parler. En plus, moi, j'étais quelqu'un qui était quand même assez brute de découvrage, un peu. comme on dirait garçon manqué, même si j'aime pas ce terme, direct, on m'a demandé de quel pays je venais. Et donc là, j'ai compris que déjà, il fallait que je gomme, que je gomme mon accent, que je voyais bien que c'était ça le problème. J'avais envie de revenir dans le Nord. Je disais toujours, ouais, c'est nul le Sud, je veux revenir dans le Nord, je reviendrai dans le Nord quand je serai grande. Ça, ça a été, je pense, jusqu'au lycée. En partant du CM2, le maître, on a fait les dérogations pour le collège, etc. Et il a dit à mes parents, attention, parce que, enfin, à Perpignan, c'est particulier parce qu'il y a des clivages énormes entre le privé et le public. Et donc je vous préviens, si vous la mettez dans ce collège, ça ne va pas bien se passer. Et mes parents, ils se sont dit bon, ok, on va l'écouter, on va essayer de la mettre dans le privé. Sauf que les privés à Perpignan sont beaucoup demandés du coup et il y avait un an d'attente, c'était trop tard. Et donc ils m'ont mis quand même dans ce collège public. Pour le coup, j'étais un peu privilégiée par rapport aux personnes de ce collège. Donc tout de suite, j'ai été changée de classe au bout d'une semaine. En fait, ça a été horrible, je me suis fait harceler, je me suis fait frapper. Donc ils m'ont prise en cinquième dans le privé. Là, c'était une autre forme de violence parce que j'étais la pauvre. Là, j'étais plus dans une optique, je me cache et je fais semblant d'être comme eux. J'essaye de demander à mes parents d'avoir des marques, sauf qu'ils ne pouvaient pas, même les chaussures, les trucs de sport, les joggings, les machins. Je souffrais beaucoup de ça, mais je ne le conscientisais pas et je ne le verbalisais pas puisque je n'avais pas du tout la théorie et la connaissance pour tout ça. J'allais en cachette à l'économa pour la bourse, j'étais la seule boursière. C'était la mode de la danse moderne jazz contemporaine et tout. Et je me suis dit, je veux faire ça. Et c'était 40 euros par mois. Et pour mes parents, c'était énorme. Enfin, je veux dire, ils se disaient, mais tu te rends compte, 40 euros par mois, mais c'est énorme. On ne peut pas te payer ça, ce n'est pas possible. À Noël, moi, j'avais peut-être 50 euros de cadeaux, soit un billet de 50, soit 50 euros de cadeaux. Et je voyais mes copines, elles avaient, mais il y en avait pour 1000 euros de cadeaux. Moi, j'avais trois livres et j'adorais lire. Et du coup, je ne demandais que des livres et des trucs d'art classique parce que je dessinais beaucoup, je peignais beaucoup. Et déjà, j'étais trop contente. Et c'est en comparant avec mes copines que je me disais, « Oh punaise, mais en vrai, elles ont trop de chance. Moi, je n'ai pas tout ça. » Et je demandais à mes parents et je leur en voulais, surtout à ma mère, puisque c'est elle, en fait, qui était dans le quotidien. Donc, je lui disais, « Mais maman, tu ne te rends pas compte. C'est la honte. » Je lui dis toujours, « C'est la honte. Tu ne te rends pas compte. Je ne peux pas avoir un jogging d'Omios. En fait, ce n'est pas possible. Tout le monde a des Nike et des Adidas. » Le sac aussi. L'e-spac, je l'ai eu en troisième. Ça faisait trois ans que je le demandais. Et mes parents, ils me disaient, « Mais 50 euros pour un sac, ce n'est pas possible, en fait. » Ou alors, on te le paye, mais tu le garderas tout le lycée. C'est effectivement ce qui s'est passé. Donc ouais, je leur en voulais et j'avais la honte. C'était un sentiment de honte. J'ai toujours voulu être orthophoniste, depuis que j'ai 8 ans. Je m'étais dit en me renseignant, je ne vais jamais y arriver. Quand j'ai vu que c'était 1% de réussite, qu'il y avait 30 places pour 1800, 2000, 3000 demandes, et que c'était un concours, et qu'il fallait faire une prépa, et que tout ça, je me suis dit, j'ai un peu oublié cette idée au lycée en me disant, j'y arriverai jamais, de une. De deux, j'ai pas envie que mes parents payent tout ça et que j'y arrive pas. C'est pas des études où c'est sûr d'y arriver. Il y avait plein de choses qui m'intéressaient. J'adorais l'histoire de l'art, l'histoire tout court, la littérature, tout ça. Mais je me disais, je sais pas quoi faire après. Et quand on est pauvre, on se dit pas qu'on fait des études... Je pense, Marc. Voilà. Mes parents m'ont dit, c'est en ça que j'ai eu la chance aussi, c'est que mes parents m'ont dit en fait tu vas le faire et on va te soutenir et tu vas y arriver. Je fais un an de prépa et donc je fais le tour de France parce qu'on passe les concours dans toute la France pour ensuite là où on a le concours on fait les 5 ans. Et donc évidemment j'ai rien la première année. Donc là, se pose la question de qu'est-ce que je fais ? Est-ce que je refais une prépa, mais c'est 4000 euros ? Est-ce que je continue de me préparer en allant en fac en sciences du langage ? C'est un peu ce qu'on fait en général. Est-ce que j'abandonne ? Là, j'entends des conversations de mes parents qui disent « ouais, qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce qu'elle fait ? » Et puis ma mère qui lui dit « en fait, je sais qu'elle va y arriver, je le sais. Il n'y a pas un monde où elle ne va pas y arriver. » Et du coup, je fais sciences du langage. Donc je m'inscris en L1 de sciences du langage avec mes copines. On se fait une petite team de doublants, on appelle. Et on va en sciences du langage à Montpellier. Et je prends quand même une prépa en ligne. On repasse tous les concours toute l'année en même temps que la fac. Ça a été les deux années de ma vie où j'ai le plus bossé de ma vie entière, je pense. J'ai validé ma L1 de sciences du langage et j'ai eu du coup le concours d'orthophonie. Ma plus grosse fierté, c'est que j'ai fini troisième au concours de Clermont-Ferrand, où j'ai vu la liste. Et je n'y ai pas cru, évidemment. Illégitimité, je ne me suis jamais de l'avis. C'est impossible d'être aussi bien classée. Donc je relis qu'un soit la liste. Et là, je vois que je suis vraiment troisième. Et je vais voir mes parents et je leur dis ça y est, je vais être orthophoniste. J'ai ouvert mon cabinet d'orthophonie l'année dernière, direct après, avec mon encadrante de mémoire, avec qui ça s'était super bien passé. Mais moi, je voulais quand même faire du salariat. Et du coup, j'ai fait les deux. On appelle ça du mixte. Et donc j'ai rencontré ma collègue et on a commencé à bien discuter et on s'est rendu compte qu'on avait plein de points communs. Et c'est rare de rencontrer une orthophoniste qui vient du même milieu que nous. Son père est agriculteur, c'est même encore plus précaire. Et elle, pareil, elle finit orthophoniste alors que rien ne l'a prédestinée à devenir orthophoniste. Et elle me dit « j'ai un livre à te prêter, tu vas voir, tu me diras ce que tu en penses » . Donc je l'ai lu et ça m'a ouvert un peu les portes.
Speaker #1Une petite photographie couleur sépia. J'ai deux ans, tenue par ma grande sœur Geneviève. Je suis perché sur une table de jardin. Le bras doit lever vers l'objectif, l'index pointant l'horizon. Cette instantanée métaphorique m'indique une orientation et me donne le courage de me lancer dans l'écriture. Quelle direction désigne cette petite fille ? Elle ne le sait pas. Elle ne connaît pas encore le tracé de son avenir. Ce livre n'est donc ni une autobiographie, ni une auto-analyse, mais l'examen d'un processus qui, d'un village à Paris, d'une école primaire rurale à l'école des hautes études en sciences sociales, m'a façonné en tant que femme et féministe, en transfuge de classe. Il s'agit dès lors de se tenir dans une posture de juge à charge et à décharge, pour convoquer et reconvoquer, à partir de traces multiples, un double de moi, afin de savoir comment, contre toute attente, je suis parvenue, par un jeu de loi alambiqué, à passer de la case de « gens de peu » à celle dite communément et parfois de façon fallacieuse des intellectuels. Il y avait une colère tout le temps en moi, mais je n'arrivais pas à l'expliquer. Je me disais, mais pourquoi ça m'énerve ? Et grâce à toute cette théorie, j'ai pu l'expliquer, cette colère, de me dire oui, en fait, j'ai pas accès aux mêmes choses, j'ai pas la même place que tout le monde, je dois prendre la place doublement, il y a dix tours de retard par rapport aux autres. Je suis passée de, maintenant c'est une fierté en fait, c'est une fierté de venir de ce milieu-là. Les questions qui ont découlé, c'était vraiment pourquoi moi j'ai fait des études, pourquoi je suis en train de sortir de ce milieu, comment ça s'appelle. C'est là que j'ai découvert le mot transfuge de classe. Dans le livre, elle explique que ça a été un peu l'école, ça a été des rencontres, ça a été la bourse, ça a été plein de petits trucs qui font qu'elle a fini de milieu rural à la haute école de social. Et donc, elle explique vraiment toute sa vie, comment elle en est arrivée là. En fait, moi, j'ai culpabilisé quand je suis devenue orthophonie. Je me suis dit, mais là, je ne comprends pas pourquoi, maintenant que j'ai un salaire qui est quand même correct, je n'arrive pas à m'en sortir, je n'arrive pas à gérer mon argent. J'ai honte, je suis privilégiée et je n'arrive pas à m'en sortir. Ce n'est pas normal. Mes copines, elles ont le même salaire que moi et elles, elles s'en sortent très bien. Et c'est une amie qui m'a dit, mais en fait, Océane, ne culpabilise pas parce qu'en fait, toute ta vie était privée, entre guillemets. Et là, tu accèdes à un truc, c'est normal que tu dis la bite doux. En fait, c'est ta pensée de pauvre. En fait, c'est juste comme ça. Après je me suis renseignée du coup sur le sujet et on reste pauvre toute notre vie parce qu'en fait moi toutes mes copines elles auront des héritages de fous, elles ont pas à se dire il faut que je sois propriétaire maintenant, moi j'ai aucune envie d'être propriétaire mais je suis obligée parce que si à la retraite j'ai plus de bon salaire bah en fait je pourrais plus payer un loyer, enfin voilà plein de questionnements et donc ça m'a appris tous ces trucs là où je me suis dit non non on part pas avec les mêmes bases et c'est toute la vie. Quand je revois ma famille du Nord. Il y a mes parents et puis il y a ma famille du Nord. Ils sont encore dans le Nord. Il y a vraiment ce truc, ça se voit encore plus la différence. Et quand je vais les voir en vacances et que je parle, ils me disent « Oh là là, mais t'as trop changé, Océane. Avant, tu parlais pas comme ça, en fait. Là, on comprend pas ce que tu dis. Oh là là, mais madame utilise des mots compliqués. » Enfin voilà, des choses comme ça où là, je me dis « Punaise, mais c'est fou qu'on me dise ça parce qu'en fait, on me dit jamais ça dans ma vie. » Il y a ce truc de problème d'identité, de « je ne suis pas à ma place dans les classes sociales supérieures, mais je ne me sens plus à ma place non plus dans les classes populaires. » Et donc voilà, on se sent un peu nulle part. La méritocratie, je la définirais vraiment comme « quand on veut, on peut » . C'est en fait, si on travaille, on obtient ce qu'on veut. C'est véhiculé par l'élite pour tenir le peuple, parce que sinon, si les gens se rendaient compte que ce n'était pas vrai, tout le monde se rebellerait. et il y aurait une révolution en fait et donc c'est ce qui permet de tenir les personnes comme mes parents par exemple qui du coup travaillent comme des malades de 80 heures semaine toute leur vie en se disant que du coup ils vont gagner un peu plus et comme ça ils vont plus profiter de la vie alors qu'en fait ils vont mourir 15 ans avant les personnes riches et que voilà et tout ça fait que la méritocratie au final ça n'existe pas et je combats les gens qui disent que ça existe quoi