Speaker #1C'est Martial, j'ai 49 ans. Je suis en reconversion professionnelle. Ça va être ma cinquième carrière peut-être. Je retourne étudier, parce que j'adore étudier. La famille c'est mon papa, ma maman et moi, ils ne sont pas mariés. Moi jusqu'à 9 ans, je vis dans un immeuble qu'on appelait la cité Lobader à Tarbes. Mais je grandis surtout avec une mère infirmière qui a des horaires très décalés et un père alcoolique. Et j'ai surtout la chance d'avoir autour de moi des grands-parents qui prennent un peu le relais et ma nounou qui est juste en face de chez moi, que j'adore. Il y a ces problèmes d'alcoolisme, de violence, des choses comme ça, mais je n'en suis pas encore tellement impacté vraiment, parce qu'il y a toutes ces sources de résilience autour. Par exemple, mon père, il oubliait de rentrer parce qu'il pouvait disparaître de trois jours. Faire la fête, faire le con. Mon père, quand c'était lui qui s'occupait de moi et qui ne travaillait pas, parce qu'il a vraiment souvent alterné les périodes de travail et de chômage, on passait les mercredis et les dimanches au café. Et ma mère, elle est absente du tableau. Et donc arrive à mes neuf ans le déménagement, qui est pour moi une énorme cassure. Parce que je suis séparé de ma nounou. Et ma nounou, c'est ma mère. Je crois que là, je fais une première dépression. Il y a tous ces stéréotypes, ces préjugés. Je suis petit, je suis gros, donc on se fout de moi. Et en même temps, l'achat de la maison, les travaux de la maison, le choix de la maison, c'est des week-ends à aller à droite, à gauche. C'est l'enfer. Quand ils sont en train de négocier, qu'ils ont fait leur choix, la maison qu'ils choisissent ne me plaît pas du tout. Elle ne m'a jamais plu.
Speaker #1Pour moi, c'est la maison du malheur. Là, je rentre dans un temps où c'est moi qui commence à gérer les parents. Quand je sens que ça peut partir en sucette, moi je reste debout jusqu'à 1h, 2h du matin, à partir de mes 10-11 ans, pour faire en sorte que ça aille. Et ma mère, elle ne fait rien, voire même qu'elle est facilitatrice dans un certain sens, où par exemple elle lui laisse la voiture, donc évidemment il peut aller vadrouiller, aller au bar. Donc moi ça m'arrive d'appeler les bars pour dire « il faut que tu rentres, il faut qu'on aille chercher maman » . Donc du coup, hop, partir avec lui chercher ma mère, qui finit tard à l'hôpital. Je pars en voiture avec lui chercher ma mère, il est complètement torché. Et je me vois en fait assis derrière, mais accroché au siège passager avant et à lui indiquer, là c'est vert, là c'est machin, enfin bon bref. Puis mes parents finissent par se séparer, c'est-à-dire que ma mère fait toutes les démarches. Ils n'étaient pas mariés, donc pour qu'ils soient obligés de quitter la maison. Donc j'ai un peu choqué de ça. Et avec ma mère, ça se passe très très mal depuis qu'on n'est que tous les deux. Il faut savoir, ma mère était une grosse menteuse. Moi, j'ai été comme ça pendant très longtemps aussi, finalement, pour m'en sortir. J'avais trouvé un boulot entre Nice et Ajaccio. Et ma mère devait se porter garante pour un appartement à Nice. Au dernier moment, elle m'a planté en me disant « Ouais, j'ai assumé pendant plus de 20 ans les conneries de ton père et t'as qu'à te démerder. » Donc là, on ne s'est pas parlé pendant un bon moment. On va dire un an et demi après, j'ai demandé l'autorisation de revenir chez elle pour faire vraiment des démarches, pour trouver un poste de juriste. Et je suis resté six mois, j'ai failli péter les plombs. Je l'avais revue un ou deux ans avant pour le baptême de mon filleul. Je l'avais trouvée bizarre. Vraiment, elle n'était pas... Il y avait quelque chose qui n'allait pas. On avait une pièce au fond de la maison qu'on appelait la buanderie. Et je l'entendais constamment aller dans cette buanderie. Je me disais, mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Jusqu'à un jour où elle est partie pour un petit moment. Et je lui ai fouillé de la buanderie. Et là, en fait, ce que je trouve dans une grande marmite, je trouve tout un tas de bouteilles d'alcool. Et donc, en fait, ça a été l'énorme choc. Je découvre, en fait, que ma mère est alcoolique aussi. Et là, c'est le gros, gros choc. Quand elle est venue me chercher à la gare, c'est vrai qu'elle avait toujours des chouines de gomme. Beaucoup de coca parce que le coca ça aide quand on boit beaucoup, on développe des problèmes d'acidité gastrique et des choses comme ça. Et puis bon je voyais qu'elle avait le teint de cireux, enfin bon... L'alcool ça marque. 2000, je fais une TS et je passe 4 ou 5 mois en clinique psy suite à énormément de disputes avec ma maman. Enfin bon, il y avait plein d'emmerdes. Oui, parce qu'après, je l'affirme aussi mon homosexualité. Je le fais pas forcément de manière très fine non plus. Puis dans mon esprit, c'est bon, en fait, t'es un peu rien, quoi. Parce que les mecs, c'est des connards, comme ton père. Tu ressembles à ton père, mais en plus, t'es même pas un vrai mec. Elle m'emmerde toujours de dire, hein, j'aurais pas de petits-enfants. ou de parler de ça autour d'elle alors que je ne lui en ai pas donné l'autorisation. Ma vie depuis, ça a été celle d'un gars qui ne s'aime pas, celle d'un gars qui n'a pas confiance, celle d'un gars qui ne sait plus quelle est sa place depuis la séparation parce qu'en fait, j'avais une place, j'avais un rôle. Et puis après, il fallait que je me construise et je n'y arrivais pas. Moi, tout ce que je voulais, c'était me barrer. Du coup, je m'en vais et je retourne à Toulouse. Je me joigne de ça, pas du tout armé pour les défis de la vie, même si j'ai réussi mes diplômes. Je renonce à mes projets d'études réels, je ne deviens pas avocat comme je voulais le faire. Je me sabote, je ne m'aime pas, je découvre le monde gay, la nuit gay, donc voilà, c'est beaucoup de fêtes, beaucoup d'alcool. Et je suis très attiré en fait un peu par tout ce qui brille, on va dire, les gens brillants, qui ont de la culture, etc. Notamment à une époque très proche d'un collègue de fac. C'est une famille aisée, son père a été général de corps d'armée, c'est des gens qui fréquentent la haute, etc. Et moi je suis passionné d'être avec eux. Donc voilà, l'alcool est de plus en plus présent. J'ai compris ensuite que ça me servait à être occupé le soir. J'étais pas en angoisse comme quand j'attendais mon père. Je me construis dans le chaos en fait, parce que je sais gérer le chaos. Je m'en vais encore plus loin puisque je vais partir cette année à Londres. C'est la cata à Londres, honnêtement. Sur la fin, je tombe complètement dans la drogue, enfin tout un bordel. À un moment donné, je rentre parce que je suis en danger. Mais sur la dernière année, je fais des allers-retours souvent parce que ma mère est malade. Elle ne se soigne pas, elle continue à boire. Quand je rentre, je ne veux pas aller directement chez elle. Je vais à Marseille d'abord. Et là, je retrouve du boulot, etc. Et un jour, mon oncle qui passait voir ma mère me dit, « Bon, ta mère est partie à l'hôpital, elle est dans le coma, ils l'ont mise dans le coma pour la sauver. » Et donc j'arrive à Tarbes, à Nuit Militarie, le lendemain matin, et effectivement, elle est sédatée. Et après, elle sera envoyée à Toulouse, en fait, et elle mourra à Toulouse parce qu'elle a fait une septicémie. Et il commençait à me dire, « Mais toutes ces batailles que tu as menées contre elle, finalement, personne n'a gagné, quoi. » Puis quelques années après, c'est mon père qui est décédé en 2022. Le livre s'appelle De l'eau dans ton vin. J'ai découvert dans cet avocat où elle a présenté son livre et ça date de 2023. Dans ce livre, elle parle de sa relation avec son papa alcoolique qui au moment où elle écrit est en sorte d'EHPAD, en établissement de soins parce qu'il souffre du syndrome de Korsakoff, c'est-à-dire qu'il a des gros problèmes de mémoire, des problèmes cognitifs. C'est un peu dégénératif et elle avait besoin d'écrire pour en fait revoir son histoire et un peu comprendre. comment tout ça a influencé son parcours à elle. Moi, je l'avais commencé après l'avoir acheté. Je l'ai offert aussi à ma demi-sœur, qui ne m'en a pas fait de retour. Et je l'ai repris il y a très peu de temps. Et quand je l'ai commencé, je crois que je l'ai lu dans une demi-journée ou moins d'une demi-journée. C'est très rare. Moi j'ai toujours cru que ma vie était liée à ta maladie, indéfiniment, que ça faisait partie de moi et de Vitaméternam. Je parle comme Emmanuel Macron, ça craint, que ça me définissait. Parce que c'est comme ça que j'ai connu mes premiers traits de caractère. J'étais jalouse parce que tu m'as laissé tomber. J'étais possessive parce que tu n'as jamais tenu la route quand j'étais petite. Je bois beaucoup quand c'est soir de fête parce que tu m'as donné un héritage émotionnel et sensoriel de la consommation. Je ne sais pas m'arrêter, par mimétisme peut-être, mais surtout parce que ma satiété est altérée à cause de toi. C'est maman qui a fait tout le taf, mais je me suis toujours défini à travers toi. C'est plus facile d'être triste que d'être heureux. Comme si toutes les traces, toutes les empreintes, tous les codes génétiques en moi ne dépendaient que de toi. Comme si fatalement je ne pouvais pas être autre chose qu'une fille de père défaillant et malade. Eh bien c'est faux, c'est diablement faux. Je suis libre maintenant, je suis libre et auteur de ma propre histoire, parce que mon père était là quelque part, il suffisait que je lui donne vie. A quelque chose près c'est mon histoire, la différence c'est que c'est une femme, que le papa d'Audivie Alloré est très très malade à cause de sa consommation d'alcool. J'ai compris que moi j'avais eu aussi des inflammations cérébrales à cause de trop de consommation d'alcool. qui font qu'on perd un peu en cognition, en mémoire, etc. Et donc, elle raconte cette histoire. Parce qu'elle aussi, du coup, elle a été dans la fête, dans la déglingue. Elle ne sait pas trop où elle campe. Et elle a besoin de comprendre. Elle a besoin de se retrouver, en fait. Parce que cette expérience-là l'a traumatisée. Elle n'en veut pas vraiment à son père. D'ailleurs, moi, je n'en veux pas non plus trop à lui. Beaucoup plus à ma mère. Parce que derrière, il y avait le mensonge. C'est tout ça, quand même. Elle écrit pour, comme beaucoup de gens peuvent écrire, témoigner. et aussi pour... exorcisé. Ce livre, il vient avec plein d'autres pièces de puzzle, d'autres livres, des rencontres, des programmes de soins, etc. Mais c'est le livre, en fait, qui m'a permis de me dire, non, c'est pas du tout ta faute. T'as fait ce que t'as pu. Tu n'es pas ton père. Tu n'es pas ta mère. Et de l'accepter vraiment.