- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont Dans les silences des pères, Rachid Benzine raconte la distance qui s'était installée entre Amine et son père avant que ce dernier ne décède. Alors qu'Amine débarrasse l'appartement, il découvre des cassettes audio dans lesquelles son père a enregistré le récit de sa vie. depuis son départ du Maroc jusqu'à son arrivée en France. Amine décide de remonter le fil de l'histoire de son père, lieu après lieu, pour tenter de comprendre ce silence dans lequel ils étaient enfermés. Peu à peu, il découvre la violence de l'exil et le racisme subi. Boualem, l'un des amis de son père, justifiera son silence ainsi. « Les vieux comme ton père, ils ont voulu que toutes les souffrances, tout ce qu'ils ont subi s'arrête avec eux. Ils voulaient vous en préserver pour que vous soyez libre de réussir votre vie. sans rancœur, sans amertume. Le père de Louise aussi a choisi le silence. Et si Louise a d'abord cherché à cacher ses origines, elle souhaite maintenant prendre la parole et faire entendre son histoire.
- Speaker #1
Moi, c'est Louise. J'ai 27 ans depuis peu. Je suis opticienne, mais sans diplôme. J'ai repris mes études en septembre en sociologie. Et je fais également du stand-up sur Toulouse. Je suis née à Perpignan, près de la mer et au soleil, c'était merveilleux. Ma mère est tombée enceinte très rapidement et je n'étais pas forcément voulue à la base, mais au final mes parents m'ont gardée et je pense que c'est super ce qu'ils ont fait. C'était une très bonne chose. Mes parents ont eu un amour qui a été très fusionnel. Ils ont eu deux ans et demi après mon petit frère. Mon petit frère est né avec un handicap, donc je pense que ça les a vachement soudés. Et puis, quelques années après, ils se sont séparés. La séparation n'a pas été difficile parce qu'en soi, le plus important, je pense, pour un enfant, c'est de voir ses parents heureux. Et là, je voyais bien qu'ils étaient plus heureux séparés. À l'école, j'étais plutôt bonne, bonne élève. Souvent dans la lune, beaucoup dans la lune. Extrêmement timide quand j'étais petite. Tout était phobie sociale pour moi, vraiment. Et je lisais beaucoup. Vraiment, la lecture, mais ça, mais en intraveneuse. une télé dans une pièce, on n'y allait jamais. Et moi, c'était vraiment les livres, les livres, les livres, tout le temps. Je ne donnais jamais mon avis, parce que je n'avais pas envie de blesser les gens. Et en même temps, vraiment, je ne voulais pas prendre de place. Je ne voulais pas déranger, je n'avais trop peur de ce que les autres pouvaient penser de moi. Donc c'était assez compliqué. Puis je n'étais pas forcément comme les autres, parce que j'avais la peau mate. Et je sais que moi, je suis dans des écoles de village où j'étais parfois la seule typée de ma classe. Je pense que je m'en rappellerai toute ma vie. J'essayais tant bien que mal de me lier d'amitié avec des gens. Et il y avait une fille qui portait le même prénom que moi. Donc Louise, sauf qu'elle, dans l'imaginaire commun, elle était vraiment blonde aux yeux bleus. On s'attend à ça quand on parle d'une Louise, malheureusement. Et un jour, elle m'a dit « Est-ce que t'es arabe ? » On avait 8 ans. Et moi, je lui ai dit « Je savais même pas trop. » Mais j'ai senti dans la tonalité de sa voix qu'il fallait que je réponde non. Parce que je me suis dit, je sentais que là c'était une question arabe, c'était pas une possibilité. Et du coup j'ai répondu non. Et elle m'a dit, ah tant mieux parce que mes parents ils veulent pas que je sois amie avec des arabes. Et ça a été un peu mon premier, la première fois où j'ai dû cacher mon identité. Ma mère est française et c'est mon père qui est marocain. Et en fait, mon père, il nous a pas fait grandir dans la culture maghrébine. Et le peu de fois où on allait voir mes grands-parents du côté de mon père, je sentais que mon père était à cran. Et lui, il avait une enfance très difficile avec eux. Il nous a pas du tout fait évoluer là-dedans. Mais il en a oublié que ça faisait aussi partie quand même de nos racines. Et à force d'avoir trop mis ça de côté, nous, on s'est dit que c'était mauvais, que c'était méchant. Et avec tout ce qu'on entendait en plus à la télé, dans les journaux et tout ça, on s'est dit ah oui, en fait on n'est pas les gentils, on est mal vus et il faut qu'on se fasse tout petit. Au collège par exemple, j'étais dans un établissement privé catholique et mes parents, comme on avait deux religions différentes, donc on avait ma mère qui est extrêmement catholique, on a une bonne sœur du côté de ma mère dans la famille, ma grand-tante est bonne sœur, enfin vraiment on est une famille très très catho. Et de l'autre côté, il y a tout l'islam du côté de mon père. Mon père n'est pas musulman, mais mes grands-parents le sont, mes oncles et tantes le sont. Quand je suis arrivée dans cet établissement privé catholique, et que pareil, j'étais encore une fois un peu la seule arabe de la classe, et qu'il y avait deux musulmans dans l'école et qu'ils se faisaient beaucoup pointer du doigt, je me suis dit, il faut que je devienne catholique. Donc je me suis fait baptiser, j'ai fait ma première communion, profession de foi, confirmation, j'ai tout fait. j'ai porté longtemps une croix autour du cou pour dire aux gens je... je suis catholique, ne me pointez pas du doigt s'il vous plaît. Mais bon, j'ai vite compris que ça n'avait pas suffi. Et après, en grandissant, j'ai beaucoup mis de côté mes origines, Et en fait, le déclic, ça a été... J'ai fréquenté un musulman. Il me disait « Mais c'était origine à toi aussi, Louise. » Et en fait, on a beaucoup parlé de l'islam, etc. Et j'ai beaucoup appris grâce à lui. Et ensuite, c'est quand je suis venue à Toulouse, parce que je travaille à Bagatelle. Donc j'ai beaucoup, beaucoup de musulmans qui viennent au magasin. Et en fait, là, j'ai tout découvert un monde que je ne connaissais pas. Et je me suis dit « Mais purée, moi aussi, je fais partie de ce monde-là. » Et c'est là que j'ai commencé à beaucoup plus parler avec mon père. Et à lui dire, écoute, j'aimerais bien que tu me racontes un petit peu ce qui s'est passé dans ta vie et comment toi, t'as vécu le racisme en France. Il m'a dit, mon premier appart que j'ai réussi à avoir à mon nom, c'était à 28 ans. Avant, je n'ai jamais pu avoir un appartement à mon nom, c'était impossible. Et mon frère s'est vu refuser des appartements. Mais moi, je m'appelle Louise, donc je pense que c'est ce qui me préserve un petit peu sur le papier.
- Speaker #0
Et d'ailleurs, comment ils ont choisi ton prénom, tes parents ?
- Speaker #1
En fait, à la base, ils pensaient que j'allais être un garçon. Donc j'avais... Comme c'était le Coupe du Monde 98, je devais m'appeler Lilian, pour Lilian Thuram. Et au final, je suis une FI. Et sur le coup, ils n'avaient pas d'idée de prénom pour une fille. Ils m'ont dit vraiment, une fille, on ne savait pas du tout. Et il s'avère que mes parents ne se sont pas, entre guillemets, rencontrés au concert de Louise Attaque. En fait, ils voulaient y aller, ils ont été refusés à l'entrée, mais ils ne se connaissaient pas. Ils sont allés chacun dans un bar à côté, ils se sont rencontrés dans ce bar-là. Et du coup, ils se sont dit, on va l'appeler Louise. Mon père ne voulait pas que j'aie un prénom arabe. Il savait en fait. Il savait ce que j'allais subir. Et mon frère s'appelle Yanis. Et Yanis, à la base, quand il est né, ça n'existait pas beaucoup. Et c'était breton. Sauf qu'après, c'est devenu un prénom musulman. Et il y a eu un pic de Yanis l'année de sa naissance. Et en fait, du coup, il est discriminé. J'ai choisi le livre Notre Dignité de Nesrin Slaoui, qui est un essai féministe pour les maghrébines. Ce livre, alors... Franchement, pour le coup, je ne me rappelle pas du tout comment il est arrivé dans ma vie. Je me demande si je n'étais pas juste dans une librairie, toujours du côté féminisme, parce que j'adore lire des essais, et je pense que je l'ai juste vue, et je l'ai prise, et je suis partie. Et je me suis dit, du féminisme pour les femmes maghrébines, j'ai envie de savoir ce que c'est, parce que j'ai lu beaucoup d'essais féministes, et il y a beaucoup de choses où je ne me suis pas forcément reconnue dedans. On parle vachement de féminisme bourgeois, qui sont faits par... des blanches, etc. Mais du coup, les femmes qui sont racisées, elles n'ont pas forcément leur place et on ne prend pas forcément en considération non plus leur culture. Et moi, je vois bien, encore une fois, grâce au magasin avec lequel je travaille, je vois que toutes ces femmes, en fait, on voudrait se battre pour elles, mais on ne prend pas du tout en considération leur passé et leur culture et ce qu'elles, elles ont envie. L'arabisogynie, alliance des oppressions. Cette alliance du racisme et du sexisme qui nie l'existence des femmes maghrébines et de leur réalité, je la qualifierais d'arabisogynie. Elle n'est pas seulement le fait des blancs, même si, comme le disait Frantz Fanon, nous ne faisons que l'expérience du regard qu'ils portent sur nos identités, mais des concernés eux-mêmes. Une haine viscérale et un rejet des femmes d'Afrique du Nord, perçues comme arabes dans le contexte français, ce qui passe par une fétichisation de leur corps, une suspicion permanente à l'égard de leurs intentions, et une minoration de leurs accomplissements. L'arabisogénie, à savoir la misogynie caractérisée contre les femmes identifiées comme arabes, repose aussi sur des stéréotypes incarnés par deux figures caricaturales et mises en opposition, la beurette et la voilée. En 2021, dans une déclaration médiatique, le populiste et frontiste maire de Béziers, Robert Ménard, lançait « Les gens ont changé. Moi je n'ai jamais vu, quand j'avais 18 ans dans mon quartier, des filles voilées, en particulier des Algériennes. On trouvait plutôt les filles sexy. Vous vous rappelez ? les beurettes et tout. Attendez, maintenant elles ne sont plus sexy du tout, elles sont voilées. Les femmes nord-africaines sont donc classées dans l'une ou l'autre catégorie et aucune des deux n'est respectable. Moi en tout cas ce qui m'a beaucoup marquée dans ce livre, c'est l'idée qu'on a d'une femme maghrébine, le fait que soit si elle est trop couverte, on va lui demander de se découvrir, et quand elle n'est pas assez couverte, c'est une beurette, c'est une bimbo, c'est une meuf à chicha, et ce truc de toujours vouloir pointer du doigt si elle s'habille trop court. Elle ne mérite pas le mariage, les enfants, etc. Il faut une femme pure. Mais en même temps, si elle est pure, si elle l'est trop, elle est frigide, il n'y a rien qui va. Il faut absolument la dévergonder. Il faut trouver un Français pour les sauver. Parce qu'évidemment, elles ne peuvent pas se sauver toutes seules. Elles ont besoin du mâle blanc pour sortir de leurs conditions de femme maghrébine. Et tout ça, ça a été des gros déclics. Parce que même dans mes relations amoureuses, je sais qu'il y a une fétichisation aussi de la femme maghrébine. J'ai quand même eu des réflexions comme je ne pourrais jamais présenter une femme comme toi à mon père. Et je lui avais dit, mais... Pourquoi une femme comme moi ? Déjà, qu'est-ce que c'est une femme comme moi ? Et il m'avait dit parce que t'es arabe et mon père, il déteste les arabes. Et en fait, tout ça, ça a grave résonné du coup en moi ce qu'elle raconte.
- Speaker #0
Comment tu vis là actuellement, là politiquement, médiatiquement, enfin tout ce qui se passe ?
- Speaker #1
C'est compliqué dans le sens où, par exemple, dès qu'il se passe quelque chose, je vais vraiment être honnête, j'espère que c'est pas un des miens. Je me dis vraiment, s'il vous plaît, un petit français là pour leur montrer que pas que les Arabes qui font du mal, parce que malheureusement, c'est toujours la faute des Arabes, des Noirs et des Arabes de toute façon, globalement, voilà. Et moi, j'ai peur, en fait, j'ai peur pour mon avenir, j'ai peur pour mon père, parce que mon père n'a pas la nationalité française. J'ai peur pour ma famille du côté de mon père. J'ai envie de secouer tout le monde et de leur dire c'est vous qui êtes venus nous chercher, enfin, qui êtes venus chercher mes ancêtres en Afrique et c'est vous qui nous avez demandé de faire des... chose que vous ne vouliez pas faire et aujourd'hui vous voulez renvoyer tout le monde et en fait c'est horrible parce que genre on se sent pas déjà écouté, on se sent pas respecté en tant que femme on se sent jugé près que pour des bouts de viande etc même au delà de la couleur de peau etc et du coup politiquement moi j'ai vraiment peur juste, c'est vraiment de la crainte et j'ai peur de me faire descendre dans la rue parce que je suis métissée C'est des choses dont tu parles sur scène ? Pas tant. Sur scène, pour l'instant, comme j'ai débuté il y a un an, on reste vraiment sur des sujets faciles, plutôt paisibles. Là, je commence à écrire des textes un peu plus visés sur ça. Par exemple, je raconte quand j'ai refait mon passeport. Je parle du titre de séjour de mon père. Je parle de mon prénom qui suscite vachement la dissociation chez les gens. Donc petit à petit. Là, je l'ai joué une première fois hier. Ça s'est très bien passé. Mais je sais qu'il y a des endroits où ça ne passera pas. Pour l'instant, j'écris dans mon coin. et puis euh de faire comme Walidia par exemple il a commencé quand je l'ai connu il faisait des sketchs tranquilles sur l'école et aujourd'hui il fait 3 heures de scène pour décrire toute la politique en France et à l'étranger et c'est incroyablement bien écrit et je pense qu'en fait il faut commencer petit pour pouvoir après hop là aller se nicher politiquement parlant l'humour c'est mon moyen de protection à moi l'auto-dérision en fait on s'est tellement moqué de moi par exemple avec mon nez parce que j'ai le nez forcément malgré le vent donc il fait la gueule quoi ? Et du coup, à chaque fois, j'anticipe. Par exemple, je sais que j'ai des narines qui sont plus grandes, donc ma phrase préférée quand les gens ne me connaissent pas, c'est « j'ai le monopole de l'oxygène en France » . L'humour, ça a été mon premier moyen de défense. C'est ce qui m'a retiré aussi ma timidité, parce que la timidité a fini par quitter mon corps à un moment donné. Et l'humour m'a énormément aidée. Et à chaque fois, j'ai des phrases toutes faites. Mais j'en ai un stock. Et ça, ce serait un idéal professionnel, le stand-up. Vraiment porter la voix. porter la voix, faire rire et être une femme représentée sur les plateaux. Parce que là, les maghrébins ont la cote dans le stand-up. Pas encore totalement les maghrébines. Et si les maghrébines non, c'est parce qu'elles vont parler avec un langage un peu de cité, etc. C'est ce qu'on va attendre d'elles. Et je trouve ça trop dommage parce que je pense qu'il y a beaucoup de femmes maghrébines qui ont des choses à dire. Et du coup, porter la voix pour toutes ces personnes qui ne peuvent pas le faire en faisant rire. Parce que moi, j'adore faire rire et j'aime surtout que les gens voient à quel point on peut se moquer d'eux aussi. On a beau être une minorité, nous aussi on peut se moquer de vous.
- Speaker #0
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