- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont.
- Speaker #1
Six personnes qui ne se connaissent pas rejoignent un stage d'écriture animé par une romancière sur une île en Bretagne. Leurs motivations sont diverses. L'un cache un secret, l'autre un handicap. Certains portent des histoires familiales lourdes. Dans le roman de Lorraine Fouchet, l'écriture est une île, c'est grâce aux mots posés sur le papier que les participants et les participantes vont pouvoir créer du lien et se libérer de leur fardeau. Dans ce nouvel épisode, Yannick est comme un funambule. Quand il tombera du fil qu'il traverse, il se retrouvera face à un choix. Soit devenir un vieux con aigri, soit utiliser les mots comme un outil libérateur.
- Speaker #0
J'ai envie de me présenter en disant que je suis papa d'un fils de 13 ans. Je pense qu'en me présentant comme ça, c'est parce que justement le livre a un lien avec le fait que je suis devenu père. En métier, je vais me présenter de façon traditionnelle. J'accompagne des gens en formation et en coaching professionnel sur une thématique qui est la gestion des priorités.
- Speaker #1
Est-ce que tu peux présenter un petit peu le livre dont tu vas parler ?
- Speaker #0
Il s'agit d'un livre de Marshall Rosenberg qui s'appelle « Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs » . C'est un livre qui présente une nouvelle façon de voir les relations entre les êtres humains. L'enfant n'a tendance soit à avoir que deux possibilités, soit de se soumettre à ce que nous disent nos figures d'autorité, les adultes, soit de se soumettre, soit de se rebeller. En général, c'est assez binaire. Cette façon de fonctionner nous empêche de voir qu'il y a une troisième voie possible, et c'est, sans en dire plus pour l'instant, mais c'est à cette troisième voie que ce livre invite. Quand j'étais petit, enfin vraiment tout petit, puisque j'avais une semaine, j'étais bébé, Mes parents sont rentrés avec moi de la maternité, donc je suis le cinquième, je suis le petit dernier. Tout s'est bien passé pendant la grossesse, la naissance aussi s'est bien passée, donc zéro souci. Sauf qu'une semaine après être rentré de la maternité, mes parents ont reçu une lettre de la maternité, leur disant « Monsieur et Madame Poiré, nous sommes navrés de vous annoncer que votre fils a... » Alors les mots exacts c'était « dernier degré d'idiotie et nanisme prononcé » . Donc en d'autres termes, nain et débile. La maternité a envoyé un courrier, même pas de coup de téléphone ou quoi que ce soit. Mes parents n'ont pas compris puisque dans le courrier, il était expliqué qu'ils avaient fait une prise de sang à leur bébé, que le diagnostic était tombé. Mes parents ont halluciné. Ils étaient effondrés, évidemment. À l'époque, ils n'ont rien dit à mes frères et sœurs.
- Speaker #1
Je pense que c'était maladroit,
- Speaker #0
très maladroit, de ne pas donner d'explications et de sens à tout ce qu'ils ont vécu pendant plusieurs semaines. Parce que pendant un mois, il a fallu un mois pour refaire une contre-analyse. Et donc, il y avait un doute. Ce qui s'est passé de fondamental, c'est que ma mère, une fois qu'elle avait mis les frères et soeurs à l'école, elle restait avec moi la journée et elle pleurait avec moi dans ses bras. Et moi, c'est ma façon de l'expliquer, parce qu'évidemment, il n'y a pas de preuve, mais j'ai engrammé que le problème, c'était moi. Que le bébé, en fait, visiblement, le lien primaire, le lien établi avec la maman, il s'est fait pour moi dans cette douleur, dans cette souffrance. Donc, évidemment, ça m'a marqué. Toute ma vie, je n'ai eu de cesse que de prouver symboliquement que j'étais ni nain ni débile. Tout le temps, j'étais concentré sur mes faiblesses et pas mes forces. Parce que j'ai toujours été concentré sur qu'est-ce que je peux corriger chez moi. À des niveaux presque obsessionnels. Par exemple, à l'école, j'étais pas très bon en sciences. J'avais, voilà, grâce à ma famille, les échanges, la culture, j'avais un niveau scolaire qui était bon. Et en fait, en sciences, j'ai toujours eu des moins bonnes notes. J'ai toujours eu du mal à comprendre le raisonnement scientifique, j'avais vraiment du mal. J'avais beaucoup plus de facilité avec le langage. Mais ça, je ne le voyais pas. Qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai bossé des sciences à fond. J'ai un diplôme d'ingénieur, un diplôme de 2A, un doctorat en électronique avec félicitation du jury. Et j'ai passé 15 ans à être ingénieur, à faire de la recherche et du développement. à être dans un domaine très particulier qui est la compatibilité électromagnétique. Donc des experts en France, on va dire qu'il y en a une centaine. Et au bout de 15 ans, je ne comprenais pas pourquoi j'étais frustré, insatisfait. Il y a une citation qui dit que c'est comme si on apprenait à un poisson à grimper aux arbres. J'ai envie de dire que c'était mon cas. Dans toutes les familles, il y a des névroses, il y a des secrets de famille, il y a des histoires qui se passent de génération en génération. Et en fait, quand on a des choses engrammées, on cherche à confirmer des choses auxquelles on croit. même des choses inconscientes. C'est-à-dire que comme moi j'avais ce truc inconscient, cette histoire que je raconte je l'ai su très tard, je sais plus à quel âge mais j'ai commencé à prendre la mesure quand à l'adolescence je pense. Et typiquement à l'adolescence quand tu avais une fête de famille, mon père il faisait des blagues du style pratiquement entre guillemets à chaque noël la blague oh bon bah nain on sait que c'est pas vrai mais débile on n'est pas encore sûr. Moi, en fait, c'était ma normalité. Pour moi, ça passait, puisque ça confirmait qu'effectivement, je devais prouver que j'étais ni l'un ni l'autre. Donc oui, des blagues, des blagues qui ont l'air anodines comme ça, mais qui ancrent dans le réel. Il faudrait vraiment tout le temps prouver quelque chose. Donc j'ai créé une personnalité ultra perfectionniste. J'étais vraiment perfectionniste, avec des côtés obsessionnels, des côtés vraiment extrêmement forts.
- Speaker #1
Est-ce que tu l'étais avec les autres aussi ?
- Speaker #0
Oui. Au boulot, je pouvais être très très exigeant. envers des collègues, vraiment que tout soit nickel-chrome, qu'il n'y ait pas d'erreur. Là, sur le papier, on pourrait dire que c'est juste détestable. Et je me suis posé la question à un moment donné en me disant, mais pourquoi j'arrive quand même à avoir des copains, des amis, des relations éco-boulot, et puis avoir des relations saines ? Alors que je pouvais avoir un niveau d'exigence vraiment irrespectueux, parfois. Et en fait, je pense que c'est parce que ça vient avec une volonté d'être très authentique, très honnête. Je pouvais être très cash, très direct, mais il y a des gens qui aiment beaucoup cette énergie-là. Parce que c'est clean, c'est propre. c'est Yannick il pense un truc, il le balance. On se prend une claque, mais au moins c'est clair, c'est net, il n'y a pas de tromperie, pas de cachoterie.
- Speaker #1
Est-ce que l'exigence que tu avais, tu l'avais aussi avec ton fils ?
- Speaker #0
Justement, ouais. Jusqu'à ses 5 ans, j'avais commencé à le punir et à le mettre au coin, il commençait à peine à marcher. Et tu vois, en fait, ce côté de quand on a ce pouvoir qu'on exerce, l'enfant, forcément, que de façon binaire, il est en mode, je me soumets ou je me rebelle. Ouais, à cet âge-là, il n'y a pas le choix. Et je reproduisais une façon de faire qu'on a depuis des milliers d'années parce qu'on ne nous apprend pas à faire autrement. Très très autoritaire. Une fois, j'étais dans un restaurant, je l'avais puni. Il avait quoi ? Trois ans. Je l'avais mis au coin dans un resto. Et il y avait deux grands-mères qui discutaient en disant « Ah !
- Speaker #1
Ah voilà ! Enfin un parent qui sait bien éduquer son enfant !
- Speaker #0
Au moins là, il y a quelque chose qui est clair. On en a marre de ce laxisme ! » Mais sur le coup, j'ai adoré. Sur le coup, j'étais fier de moi. C'est... deux ans plus tard, quand j'ai repensé à cette scène, en me disant « Mais non, en fait, ça va pas, c'est pas ça que je veux pour mon fils, en fait. Je veux pas éduquer mon fils comme ça. » Mais sur le moment, j'étais fier de moi. J'étais fier que les vieilles me jugent en me disant « Ça, c'est un bon père, il sait y faire. » Et j'ai lu une citation de Marshall Rosenberg, qu'on lui attribue, mais je crois qu'elle peut être aussi attribuée à d'autres personnes, qui dit ceci « Dans la vie, on a le choix entre être heureux et avoir raison. » Et quand j'ai lu cette citation-là, ça m'a mis une sacrée claque. C'est comme si ça mettait des mots sur pourquoi j'avais tout le temps une éternelle insatisfaction, des frustrations dans mon quotidien. Je ne me sentais pas suffisamment épanoui parce qu'en fait je voulais toujours avoir le dernier mot. En une phrase, ça expliquait pourquoi j'étais tout le temps dans cette tension intérieure et extérieure avec les gens. Je me sens si condamné par tes mots, je me sens tellement jugé et repoussé. Avant de partir, j'aimerais savoir, est-ce cela que tu voulais dire ? Avant que je ne me lève pour ma défense, avant que je ne parle poussé par ma souffrance, ou par la peur, avant que je ne construise un mur de mots, dis-moi, ai-je bien entendu ? Les mots sont des fenêtres, ou bien ils sont des murs. Ils nous condamnent, ou nous libèrent. Lorsque je parle, et lorsque j'écoute. Puisse la lumière de l'amour rayonner à travers moi. Il y a des choses que j'ai besoin de dire, des choses qui signifient tant pour moi. Si mes mots ne rendent pas mon message limpide, m'aideras-tu à me sentir libre ? Si j'ai paru te rabaisser, si tu m'as cru indifférente, essaie d'écouter par-delà mes mots, les sentiments que nous partageons. Je pense que j'ai dû m'intéresser à ce livre et aux ateliers de CNV parce qu'à un moment donné, j'ai fait une espèce de rêve éveillé. J'ai eu un flash, je me voyais marcher sur une barrière à moutons. Mais vraiment, l'image était forte. C'est une prairie avec des petits moutons, mais Jean-Féric, tu vois le truc, très très joli. Et une belle clôture en bois. Et moi, je marchais en funambule sur cette clôture. Et dans mon rêve, il y avait quelque chose de très fort, c'est que c'était clair qu'à un moment donné, j'allais tomber de la barrière. Je ne pouvais pas marcher ad vitam aeternam en équilibre. Et ce qui était fort dans ce rêve, c'était que le seul pouvoir que j'avais, c'est de décider de quel côté j'allais tomber. Il y avait un côté qui m'a fait peur sur le moment, qui était un trou noir, le néant. Donc sur le moment, je me suis dit, ouh, bah non. Sauf que de l'autre côté, il y a trois mots qui me sont venus, vieux con et gris. Et j'ai été terrifié, j'ai été pris d'effroi. Et dans mon rêve, c'était, ah non, certainement pas, et je sautais dans le trou noir. Ça a été le démarrage. Cette époque-là où j'ai démarré ma psychanalyse, que j'ai changé de métier, qu'il y a eu séparation, avis de couple, plein de choses. Un changement d'appartement aussi, un appartement que j'avais retapé, que j'ai laissé, que j'ai tout quitté, je suis redevenu locataire. C'était pas un coup de tête. C'était... un espèce de « il est temps » . « Il est temps » , sinon le seul chemin c'est vieux con et aigri, et je peux encore y faire quelque chose pour empêcher ça. Et puis c'était l'époque aussi avec mon fils, qui avait 4-5 ans, je me rendais compte que j'étais en train de l'éduquer d'une façon que moi j'aurais pas aimé avoir. Je pense que ça va parler à beaucoup ce que je vais dire là, donc je suis né en 79, dans les années 80-90, et peut-être encore plus avant, il y a bien quelque chose que j'aurais aimé, c'est que les adultes m'écoutent. Et ça c'est une des bases de la communication non-violente, c'est que pour écouter quelqu'un, il faut se taire. Et donc, ce livre, il y a une notion, pour ceux qui connaissent un peu la CNV, entre guillemets dans la caricature, le processus est très simple mais très complexe à mettre en œuvre. Le processus est simple, il concerne trois grandes étapes, plus une, mais qui n'est pas toujours nécessaire. La première étape, c'est l'observation. Observer, c'est comme une caméra qui enregistre le son et l'image. C'est-à-dire, il y a zéro interprétation. La deuxième étape, c'est de partager à l'autre ses ressentis, ses sentiments. Et là, le piège, c'est qu'on n'est pas habitué à faire ça. On est habitué à juger. Si je dis à mon enfant, par exemple, si je lui dis « je me sens très déçu par ton attitude » , je ne suis pas en train de lui dire comment je me sens, je suis en train de le juger. Je suis en train de lui dire, même si j'ai dit « je » , je suis en train de lui dire « tu me déçois » . La troisième étape, c'est les besoins. Et les besoins, on les confond avec des stratégies, des moyens pour le vivre. La langue française est très traître parce qu'on va dire « j'ai besoin d'un café » . Mais le café, ce n'est pas un besoin. si quelqu'un est au boulot en train de travailler et se dit « Oh là là, bon, j'ai besoin d'une pause et d'un café, moi. » Au moment où il se lève, il y a ses collègues de bureau qui font « Oh, moi aussi, moi aussi, moi aussi ! » Et ils te suivent à la machine à café. Tu vois, t'es avec ta cup de café, là, et tu fais la gueule. Puis tu te dis « Il me saoule, mes collègues. Pourquoi ils m'ont suivi ? Oh, il me saoule, j'avais envie d'être tranquille. Ah ! J'avais besoin d'être tranquille, en fait. J'avais besoin d'être seul, tranquille, besoin de détachement, besoin de calme. Et j'ai dit, j'ai besoin d'un café. Donc dans ces cas-là, ce qui est important, c'est de bien séparer les besoins qu'on cherche à nourrir, des stratégies, des moyens qui vont nous permettre de le vivre. Ça peut être aussi bien des choses inconfortables, de la tristesse, de la peur, comme des choses très joyeuses. D'aller partager à l'autre à quel point c'est génial ce qu'on a vécu avec l'autre et lui dire. Donc ça crée du lien. Et on peut aussi rajouter une quatrième étape qui est l'étape de la demande. Et en fait, on peut confondre ça avec une exigence. Comment bien différencier les deux ? Il y a quelque chose qui est assez amusant. Marshall Rosenberg disait qu'il n'y a qu'un seul moyen, c'est quand vous vous prenez un nom en pleine poire. Par exemple, vous demandez à votre enfant, mettons un processus NV classique qui se déroule bien, du style, écoute mon bonhomme, je vois qu'il est déjà 8h15, c'est important pour moi qu'on puisse manger à une heure fixe parce qu'il y a école demain et que pour respecter nos rythmes à tous les deux. Et en même temps, là je suis un petit peu inquiet parce que je voudrais passer aussi du temps avec toi pour lire un livre ce soir et je vois que là on est un peu short en timing. Est-ce que tu voudrais bien m'aider et mettre la table pendant que je finis de préparer à manger ? » Et là votre gamin il joue aux jeux vidéo et il vous répond « Non. » Si au moment où vous prenez le nom en pleine poire, vous avez tout d'un coup la colère qui surgit tel un volcan et puis que finalement après avoir fait ce magnifique processus OSBD, vous dites quelque chose comme Tu ne discutes pas parce que dans cette famille, on participe et on fait les tâches. Ok, vous avez votre réponse. Ce n'était pas une demande, c'était une exigence. Si par contre, vous restez suffisamment alignés et vous vous dites « Ah, mais en fait, ça me contrarie, mais je suis encore en capacité de dire à l'autre d'avoir un échange, un dialogue et de rester connecté. » C'est donc, c'était bien une demande.
- Speaker #1
Donc, quand tu as commencé à mettre ça un peu en place, est-ce que tu as vu tes relations, quelles qu'elles soient, changer, se modifier ? Qu'est-ce que ça a changé finalement dans ton quotidien, dans ta vie ?
- Speaker #0
Plus de douceur. C'est un mot qui m'importe beaucoup aujourd'hui tellement c'est un mot qui m'a fait pleurer. La première fois que ça m'est venu à l'esprit le mot douceur, ça m'a fait pleurer. Parce que je me suis rendu compte à quel point je me coupais de cette douceur-là et à quel point ça me faisait mal et que je me faisais mal tout seul en fait. Parce que le perfectionnisme c'est très violent.
- Speaker #1
Est-ce que tu jettes un autre regard sur toi maintenant en tant qu'adulte ?
- Speaker #0
D'ailleurs, je rentre dans une phase de vie maintenant où il est temps... Non pas de faire le deuil, parce qu'en fait, il n'y a pas de deuil à faire, vu que ça n'a pas existé vraiment. Ça a laissé des traces, mais c'est de désacraliser, d'enlever ce symbole, de me permettre d'être déloyal vis-à-vis de ce nain et débile qui est devenu, j'ai envie de dire, une sorte de fantasme. Donc ça a créé ma base identitaire, mes fondations. Mais au fur et à mesure... C'est à moi de regarder, de retrouver une joie simple dans mes projets. C'est ça. C'est-à-dire de faire les choses, non pas parce que c'est bien, non pas parce que ça aurait du sens, non pas parce que même ça aurait une forme de plaisir. C'est trop réfléchi. De le faire de façon beaucoup plus spontanée, de le faire de façon j'ai envie, je le fais, j'y vais, et d'arrêter de se prendre la tête.
- Speaker #1
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