- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont L'histoire se déroule entre les années 60 et les années 2000 en Égypte. Dans le magnifique roman d'Éric Chacour, Ce que je sais de toi et que je vous recommande vivement, Tarek grandit dans un environnement familial traditionnel et privilégié auprès de sa mère, son père, sa sœur, la servante et sa femme. Tarek suit donc un destin tout tracé en devenant médecin comme son père, puis, au décès de ce dernier, en reprenant son cabinet. La cellule familiale de Tarek, construite dans une apparente stabilité entre sa patientèle et son foyer, va complètement basculer lorsqu'il ouvre un dispensaire dans un quartier défavorisé du Caire et qu'il y choisit comme assistant Ali, un jeune prostitué dont il soigne la mère gravement malade. À travers une narration originale où un mystérieux narrateur s'adresse à Tarek à la deuxième personne du singulier, le roman explore les secrets qui échappent au cadre familial traditionnel. Dans ce nouvel épisode, Nicolas nous parle lui aussi de famille, nous partageant ses réflexions sur ce que signifie fonder un foyer en s'affranchissant du modèle patriarcal qui nous a toujours été transmis.
- Speaker #1
Je m'appelle Nicolas, j'ai 25 ans et je suis psychologue. Alors moi, le livre que j'ai amené aujourd'hui, c'est un livre qui s'appelle « Detransition Baby » de Tori Peters. Alors en fait, ça parle de trois personnes qui vivent, il me semble, vers New York. Et donc, une femme trans qui était en couple avec une autre femme trans qui a détransitionné et du coup, qui s'est mise en couple avec une femme cis. Le rêve du premier personnage, ça a toujours été d'avoir un enfant et du coup Du coup, son ex, qui a détransitionné avec sa nouvelle copine, l'appelle pour lui dire « En fait, ce n'était pas prévu, mais elle est tombée enceinte. Je ne me vois pas avoir un bébé sans toi. Est-ce que tu veux qu'on fasse une famille à trois ? » Je l'ai lu, je dirais, en 2023, je pense. J'avais mon premier appartement. Je vivais pour la première fois tout seul, tout seul. Le souvenir que j'ai, c'est un peu toutes les fois où j'étais à la laverie en train d'attendre que ma machine tourne. Et du coup, avec le livre, en le lisant le soir, je l'ai lu en une seule fois. Je n'aime pas trop assurer les lectures en général, parce qu'après, je ne me souviens plus. J'étais passé devant plusieurs fois, je pense à la librairie et j'en avais entendu parler sur Instagram, sur des personnes que je suivais, qui l'avaient lu et qui en avaient fait un peu la pub. J'étais tombé dessus et donc je l'ai acheté. Et comme beaucoup de livres que j'achète, je pense que je l'ai laissé sur mon étagère pendant un moment. Et à un moment, je l'ai pris et je me suis lancé. Je l'ai lu assez rapidement, je pense, parce qu'il m'a vraiment beaucoup parlé, ce livre.
- Speaker #0
Déjà, si tu es OK, de parler un peu de ta construction familiale.
- Speaker #1
Oui, alors moi, du coup, j'ai grandi dans une famille assez normée, j'ai envie de dire. J'ai un papa, une maman, deux grands frères. Donc, je suis le plus petit, blanche, de la classe moyenne, en campagne. C'est un peu comme ça que j'ai grandi. Mes parents étaient... Très occupé. On avait un projet, du coup, on habitait dans une maison qui n'était pas assez grande pour cinq et vieille, etc. Et donc, mes parents avaient un projet de déménagement. Ils n'avaient pas l'argent pour faire construire une maison. Et donc, en fait, se sont lancés dans un projet énorme de construire la maison qu'ils veulent eux-mêmes. Et donc, un projet qui a pris, je pense, du début à la fin, huit ans. Et donc, qui a commencé quand j'étais petit. Je ne sais pas, je devais avoir peut-être quatre, cinq ans. Merci. et qui s'est fini quand j'en avais 13. Enfin bon, fini parce qu'après, en fait, mon père, il a pris vachement goût au final et donc il y a toujours des travaux à faire, toujours des trucs à faire. Moi, j'ai un peu grandi dans ce côté-là où il y a un peu ce côté, mes parents sont là, mais sans être là. C'est peut-être un peu dur ce que je dis, mais dans la mesure où j'ai jamais manqué de rien, j'ai toujours eu de la nourriture dans mon assiette, un toit sur ma tête, etc. Même quand ils étaient là, ils avaient toujours la tête ailleurs. parce qu'il y avait tout ce projet-là qui, en vrai, est monstrueux, quoi, niveau charges financières, avec trois enfants à assumer. Et, bon, ma mère aussi, qui est prof des écoles, avec des classes difficiles, etc., avec des tout-petits. Donc, un métier, enfin, que moi, je trouve, pour moi, genre, ça représente vraiment l'enfer, ce métier. Mais bon, après, j'y l'enfonce. Mais où je me dis, c'est vraiment drainant et épuisant au possible, quoi, j'ai l'impression. Donc, voilà, c'est... Ça faisait beaucoup de charges à assumer pour eux.
- Speaker #0
Son homosexualité, comment elle a été réceptionnée dans cette famille-là ?
- Speaker #1
En vrai, ma famille s'y attendait. C'était pas con non plus. Ils avaient un peu vu venir le truc. Je l'ai dit d'abord à mes parents, à un moment où mes frères n'étaient pas là. Je pense que même s'ils s'y attendaient, c'était quand même un truc un peu choc. Après, ils ont pas mal réagi, ils ont bien réagi. Mais je pense que ça leur a pris quand même un petit moment de digérer le truc et à comprendre que du coup, ça ouvrait un peu la porte à un monde qu'ils connaissaient très peu ou en fait de très loin. C'est-à-dire, genre, oui, ils pouvaient voir des personnages gays ou trans, etc., à la télé. Mais bon, c'était jamais très mis en avant, quoi. Mes deux parents ont grandi plutôt en région parisienne. Ma mère, dans une famille très religieuse, très catholique. En tout cas, c'est un peu l'image que j'en ai, peut-être je me trompe, mais assez conservatrice. Et bon, même si mon père, je pense que c'était moins conservateur. Mais ça a resté quand même un schéma assez traditionnel de la famille, avec des normes patriarcales assez ancrées même dans la manière de faire famille et d'aborder les choses.
- Speaker #0
Comment ils se sont positionnés en 2013 pour la Manif pour tous ?
- Speaker #1
Alors, je n'en garde pas un souvenir qu'on ait eu beaucoup de discussions là-dessus ou quoi, qu'ils se soient particulièrement positionnés. pour moi c'était plus un truc qui passe aux infos mais comme tout, comme n'importe quelle autre actu, sachant qu'on vivait à la campagne, mes parents n'allaient pas en manif, on n'était pas dans un truc hyper politisé, ou ma mère allait dans des manifs de profs, genre sur des réformes de l'éducation nationale, etc. Mais c'est un peu tout. C'est comme si, en fait, c'est un truc qui, enfin, c'est une actu de loin, quoi. Ça ne nous concerne pas. Et il y a un peu toujours eu ce truc de, quand je fais mon coming out, ça les ouvre un peu à un monde qu'ils ne connaissent pas. C'est ça en fait, c'est de loin qu'arrivent ces choses-là, pas trop dans notre famille, genre dans le cercle proche. Ça parle un peu aussi de tout l'environnement dans lequel j'ai grandi, de très normé, très blanc, ambiance bien rugby.
- Speaker #0
Est-ce que déjà tu avais une idée de ce que ça pouvait être la famille ou du fait qu'il pouvait y avoir des familles différentes de la tienne ?
- Speaker #1
Mon idée, j'avais de la famille, en fait, ça suivait un peu ce schéma-là. Même si, dans l'idée où il pouvait y avoir deux papas, c'était quand même une famille nucléaire qui suivait un modèle hétéronormé. Même s'il y a deux papas, il y a quand même deux enfants, un jardin, un chien. Et voilà, c'est un peu comme ça que je l'imaginais. Et même après l'histoire de papa, ce n'est pas quelque chose trop que j'imaginais quand j'étais petit ou quelque chose auquel je pouvais un peu rêver de loin. Mais il y a toujours cette idée de loin. Ce n'est pas vraiment quelque chose qui se fait ou qui est accessible. Je pense que l'envie s'est vraiment concrétisée ou a pris plus de substance que plus tard. Tu te rappelles quand tu voulais qu'on ait un bébé ensemble, quand c'était ce qu'on avait prévu pour le futur ? Un truc tourne pas rond pour qu'il l'appelle en disant ça. Ça n'a jamais été le genre à blesser les gens pour s'amuser, et il doit se douter qu'une telle question posée cash, ça la blessera. Elle se sent bête de lui avoir dit qu'elle était avec quelqu'un. Est-ce que c'est toujours ce que tu veux ? Enfin, un bébé, je veux dire. Il termine sa phrase sur une note haute, comme effrayé par sa propre audace de l'avoir dit. Évidemment que je veux toujours un bébé, tranche-t-elle d'un ton sec. Ah, tant mieux, poursuit-il. Sa voix est soulagée, elle le connaît si bien qu'elle voit presque ses épaules se relâcher. Parce qu'il m'est arrivé un truc, Rhys. Et tu es la personne en qui j'ai le plus confiance pour me donner un vrai avis, même après toute notre histoire. En souvenir de tout ce qu'on a vécu, je t'en supplie, est-ce qu'on peut se voir ? J'ai vraiment besoin de te parler. Va falloir m'en dire plus que ça, Ames. Il expire. Très bien. Ma copine est tombée enceinte, je vais avoir un enfant. Rhys ne veut pas y croire. Elle ne peut pas croire qu'Ames l'appelle pour lui dire qu'il a réussi, lui, ce qu'elle veut le plus au monde. Elle ferme les yeux et compte jusqu'à 5. La serveuse au comptoir lui tend un sac en papier, dit que c'est sa commande. Elle ne le remarque même pas. Plus rien ne compte. ni son cow-boy, ni son curie vert bien piquant, ni la pilule qu'il lui fera avaler ce soir. Quelque part, on ne sait pas comment, Amy a réalisé l'impossible. Elle s'est dégotée un bébé.
- Speaker #0
Ma première vraie relation sérieuse,
- Speaker #1
où il y a la question de si on pouvait avoir des enfants biologiques, à quoi ils ressembleraient, ou genre toi, t'as quoi comme prénom en tête, etc. Tu vois, les questions que tu peux te poser en couple. Et du coup, là déjà, ça vient un peu faire germer l'idée de, bon bah oui. Si on se projette concrètement dans l'avenir, à quoi ça ressemblerait ? Tout en sachant que j'avais 18 ans, je n'allais clairement pas avoir des gosses comme ça. Après, les années ont un peu passé et je pense qu'aujourd'hui, je m'y projette beaucoup plus. Et je vois beaucoup plus ça comme, ok, ça fait partie du champ des possibles. Oui, j'aimerais avoir des enfants, j'aimerais faire une famille. Comment est-ce que je m'y prends ?
- Speaker #0
Pourquoi ce livre-là et qu'est-ce que ça a modifié, en tout cas, dans ta vision de la famille ?
- Speaker #1
On aborde la famille, mais d'une autre manière qu'il y a papa qui a mis la petite graine dans maman. Et ça m'a un peu ouvert le champ des possibles, j'ai envie de dire, en mode... En fait, il y a d'autres manières de faire famille que ce modèle-là que j'ai toujours eu autour de moi et que la société et mes modèles plus directs ont toujours véhiculés. Je pense à Pause, par exemple, où c'est plein de personnes queers, racisées, qui se font virer de chez elles et qui, du coup, se rassemblent dans la ballroom, où il y a des houses qui forment des formes de famille. Et du coup, dans ce livre, on aborde une manière de faire la famille qui est différente, où on est plus sur une coparentalité, que même si tu n'es pas le parent biologique de l'enfant, tu vas quand même faire partie de sa vie. cette idée que ça s'éloigne un peu du modèle de la famille nucléaire de, en fait, un enfant ça s'élève à deux, point barre. Ça me fait penser à un proverbe où on dit genre, it takes a village to raise a child. Genre, ça apprend à un village d'élever un enfant et il y a les parents, biologiques, directs, je sais pas comment on pourrait dire, mais il y a plus largement plein d'autres figures qui peuvent nourrir le développement et la construction d'un enfant. Moi, j'avais lu alors à l'époque où je m'étais un peu renseigné sur la question, où en fait, c'était des débats qu'il y avait dans ma famille, pas ma famille proche, mais plus ma famille éloignée, plus conservatrice, etc. De, bah oui, mais en fait, genre, deux hommes qui veulent avoir un enfant, ben, ça va faire un enfant détraqué, quoi. Et du coup, je m'étais un peu renseigné sur la question, et bon, en tant qu'étudiant de psycho, j'avais cherché des articles de psycho, où j'étais tombé sur, justement, des méta-analyses, donc des... des regroupements de plusieurs articles, de plusieurs études qui parlent un peu de la même chose. On va essayer de les regrouper pour voir un peu est-ce que les résultats se recoupent et faire un truc de plus valide scientifiquement. Il montrait qu'au final, je crois que ça portait sur les styles d'attachement. Les enfants qui grandissaient dans des familles homoparentales n'avaient pas plus d'insécurité d'attachement que les autres, voire dans certaines études, c'était au contraire. Après, je n'ai pas non plus fait plus de recherches que ça. C'était un peu pour avoir mon argument en repas de famille. Je trouve qu'au final, le débat est aussi vachement un peu biaisé parce qu'on part du principe que la famille classique, traditionnelle, sous principe, elle est hétéro et en fait, ça ne pose pas de problème alors qu'en fait, ça invisibilise vachement tous les problèmes qu'il peut y avoir et qui affectent le développement d'un enfant dans des familles hétéro aussi. L'expérience que j'en ai quand on parle de famille, genre la question de « Ah, toi, est-ce que tu veux des enfants plus tard ? » Du coup, c'est toujours « Ah, du coup, toi, tu veux en adopter ? » Et il y a toujours ce truc de l'adoption, un peu comme la voix qui coule de source. Je ne m'étais jamais vraiment posé la question en me disant, de toute façon, on verra plus tard. Je prenais un peu la voix facile de, on verra plus tard, ce n'est pas maintenant. En me renseignant plus sur l'adoption, je me rends compte qu'il y a plein de choses. Dans la manière dont ça se passe, vraiment, c'est complètement différent du discours qu'on nous vend. il y a plein d'enfants malheureux qui attendent qu'une chose, c'est d'avoir des parents qui viennent les adopter. Surtout, en plus, après, en tant qu'Occidentaux, le truc d'adopter des enfants à l'international, notamment en Afrique, en Asie, de les ramener en France. Il y a plein de questions autour de l'identité, des dynamiques coloniales, néocoloniales et de reproduction de modèles patriarcaux qui ne correspondent pas forcément à l'épanouissement de chacun. Et même au-delà de l'épanouissement, je dirais à une certaine Merci. éthique et justice de toutes les personnes impliquées dedans. En m'y intéressant, ça a un peu remis aussi en question cette évidence de l'adoption comme voie royale. Oui, j'ai envie d'avoir des enfants, mais à quel prix ? Je n'ai pas envie de mettre mon désir d'enfant en premier au détriment du bien-être de l'enfant lui-même. Parfois, je peux avoir un peu le sentiment d'un deuil. qui peut un peu être vécu comme forcé, tu vois, de « bah oui, en fait, genre, de toute manière, ce modèle-là qu'on t'a toujours un peu appris à désirer, de toute façon, tu n'y as pas droit, tu ne pourras pas le faire » . Il y a un côté où je me dis « ouais, en fait, j'aimerais bien aussi, tu vois » . Du coup, je ne peux pas. Donc, se pose la question de comment est-ce qu'on peut faire. Peut-être que si je pouvais avoir des enfants biologiquement, l'idée d'un mari, deux enfants, un chien et un petit jardin, pourquoi pas, en fait ? Ça pourrait m'aller aussi, quoi, complètement. C'est juste de pouvoir se poser la question aussi de, est-ce que c'est ce que je veux vraiment ? Ou est-ce que c'est ce qu'on m'a toujours appris à vouloir ? Et malgré le fait qu'on pourrait toujours m'avoir appris à le vouloir, peut-être que je peux le vouloir vraiment quand même après l'avoir un peu critiqué cette façon de faire les choses. Mais voilà, donc c'est pour ça que je me dis, bon, c'est plein de questions que je me pose sans avoir forcément de réponse. J'ai ce désir-là, qu'est-ce que j'en fais ? Comment est-ce que je peux envisager de le mettre à exécution, d'en faire quelque chose de concret dans le respect de toutes les personnes impliquées ? Après, ce que l'environnement plus ou moins éloigné aura à en dire, ça, ce sera une question que je pense que je me poserai après. Mais je me dis en même temps que c'est l'occasion aussi de... Ça fait un peu horrible de dire ça comme ça, mais je me dis que c'est un peu l'occasion de faire du tri aussi. Je me dis qu'il y a des gens aussi qui ne sont pas prêts à accepter ça. Je ne sais pas, parce que je me dis que c'est aussi des trajectoires un peu plus complexes que ça. Je pense que les gens sont aussi capables de changer et on peut en discuter, etc. Peut-être que ce ne sera pas toujours facile, mais en tout cas, je n'ai pas envie non plus de sacrifier ce rêve-là pour cette raison-là.
- Speaker #0
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