- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont
- Speaker #1
Comment ne pas renoncer à ses rêves par facilité ou par peur dans une société faite de contraintes et d'injonctions ? Dans nos rêvions justes de liberté d'Henri Lovendroek, Hugo, un adolescent en rupture familiale et scolaire, choisit de s'échapper avec sa moto et sa bande d'amis pour traverser les Etats-Unis. Dans ce road trip initiatique incroyable que je vous recommande de lire, le narrateur affirme « La liberté, il y en a partout, il faut juste avoir le courage de l'apprendre » . Dans cet épisode, Ludovic nous raconte comment il a choisi de s'émanciper d'un cadre éducatif strict pour desserrer les taux et conquérir sa propre liberté.
- Speaker #0
Ludovic, 46 ans. Artisans. Alors aujourd'hui je vais vous parler du livre Le Cercle des Poètes Disparus de Kleinbaum. On va suivre un groupe d'amis qui est dans un collège assez strict, il me semble en Angleterre, dans les années 50. Et en fait ils vont croiser un nouveau professeur de français et qui va en fait bouleverser leur vie parce qu'il a une approche de sa discipline qui est vraiment particulière. Ça arrive à une période de leur vie où il y a plein de questionnements, il y a plein d'interrogations, ça bouillonne en eux. Donc déjà sur l'amitié, sur leur rapport à l'instruction, mais aussi ça va traiter de l'amour. Alors il est arrivé dans mes mains, je devais avoir 12 ou 13 ans, c'est mon père qui me forçait les étés à lire des livres. Donc je suis tombé sur une série de livres où ça a vraiment été une corvée pour moi. Et je me souviens que celui-ci m'est arrivé entre les mains, donc c'est lui qui avait dû le choisir. Et je me souviens de l'avoir dévoré.
- Speaker #1
Pourquoi tu te forçais à lire des livres ?
- Speaker #0
Parce qu'en fait je lisais beaucoup de BD. Pour lui, les BD, ce n'était pas top. Ça ne permettait pas de développer son vocabulaire, de développer son imaginaire. Après, je n'étais pas forcément très bon à l'école. C'était un moyen comme un autre de m'instruire. À la maison, c'était un mix d'autorité et quand même d'amour. Surtout vis-à-vis de ma mère. Mon père, c'est l'autorité froide. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'amour, mais c'est comme ça. Il a grandi dans les années 50-60, dans un pensionnat un peu rude. D'ailleurs, le pensionnat du film m'a fait un peu penser à sa vie. Donc, tu arrives du coup à comprendre pourquoi il est comme ça. Mon frère, ça a toujours été très tendu.
- Speaker #1
Son grand-frère ?
- Speaker #0
Oui. Mon père et ma mère, du coup, c'est les deux opposés. D'ailleurs, ils ont divorcé parce que c'était quand même étonnant qu'ils soient ensemble. Ma mère, c'est un rayon de soleil. C'est l'amour, c'est les bonnes bouffes, on reçoit du monde, on fait la bringue, on danse, on saute. Voilà, la vie. Donc, j'ai toujours été plus proche de ma mère. Et mon père, par contre, c'est la rigueur, le travail, l'argent, il n'y a que ça qui compte, la déconne. Non, non, on verra plus tard, on verra après. Mon père, tiens, un truc qui est très caractéristique. Mon père me disait, quand on était adolescent, non, non, mais les relations amoureuses, ça, tu verras plus tard. Pour l'instant, c'est les études, tu bosses, tu te concentres là-dessus et en fait, tu découvriras vraiment la vie, ce qui est vraiment intéressant dans la vie, plus tard.
- Speaker #1
Je peux vous raconter un peu ton rapport à l'école ?
- Speaker #0
Bon, c'était une contrainte, il n'y avait que la récré qui comptait. Le truc qu'il y a, c'est que je n'avais pas d'aide à la maison. Je ne voyais pas l'intérêt, je ne comprenais pas pourquoi c'était imposé, pourquoi il fallait ramener des choses à la maison. Enfin moi j'aime bien comprendre, une fois que j'ai compris l'intérêt, le pourquoi, du comment, du quoi qu'est-ce, là j'y vais à fond, mais là je ne le comprenais pas. Donc je suis passé à travers. Ils sont dans un collège qui est hyper strict, et d'ailleurs en fait il y a quelque chose qui résume assez bien et qui plante le décor de suite, c'est qu'en fait on les voit, il y a une cérémonie à la rentrée, et en fait ils ont des drapeaux, ça donne les quatre piliers de l'école. Les quatre priers de l'école, c'est tradition, honneur, discipline, excellence. On sent d'entrée de jeu le carcan dans lequel ils sont. Et en fait, ce monsieur Keating, il va venir bousculer tout ça. Lorsque tous furent assis, Keating se tourna vers la classe. Il jeta un œil à la feuille d'appel. « Monsieur Pitt ? Quel drôle de nom ! Levez-vous, monsieur Pitt ! » Le grand Pitt obéit avec sa nonchalance coutumière. « Ouvrez votre livre à la page 542, Pitt, et lisez la première strophe du poème. » Pitt tourna les pages de son livre. « Ô Vierge, pour quel profit du temps présent ? » demanda-t-il. « Celui-là même ! » répondait Keating, tandis que des gloussements se faisaient entendre. Pitt s'éclaircit la voix. « Cueillez dès maintenant les roses de la vie, car le temps jamais ne suspend son vol, et cette fleur qui s'épanouit aujourd'hui, demain sera flétrie. » Il s'arrêta. « Cueillez dès maintenant les roses de la vie, »
- Speaker #1
répéta Keating.
- Speaker #0
L'expression latine illustrant ce thème est « carpe diem » . Quelqu'un sait ce que ça veut dire ? « Carpe diem » , dit Mix, incollable en latin. « Profite du temps présent. » « Excellent, monsieur. » « Mix, profite du temps présent, » répéta Keating. « Pourquoi le poète écrit-il cela ? » « Parce qu'il est pressé ? » hasarda un élève provoquant de nouveaux ricanements. « Non, messieurs, aucune autre suggestion ? » « Eh bien, c'est parce que tous, autant que nous sommes, nous sommes condamnés à être mangés par les vers. » s'écria Keating en fixant ses élèves. « Parce que nous sommes condamnés à ne connaître qu'un nombre restreint de printemps, d'été et d'automne. Un jour, aussi incroyable que cela puisse paraître, à vos robustes constitutions, ce cœur qui soulève nos poitrines cessera de battre et nous rendrons le dernier souffle. » Il marqua une longue pause. Le silence régnait dans la galerie.
- Speaker #1
T'es venu changer quoi chez toi ce livre-là ?
- Speaker #0
Un livre, quand ça te bouscule, c'est juste que tu le croises à un moment clé. Et en fait, c'est la rencontre entre un lecteur et une histoire qui est à raconter. Et en fait, je l'ai lu à 12-13 ans parce que c'est un âge qui me semble assez commun pour plein de personnes où tu commences à remettre en cause le cadre de vie qu'on t'a pas forcément imposé, mais dans lequel t'évolues. t'as un peu l'impression que tout le monde vit comme ça. Tu te dis, c'est la vraie vie, enfin c'est pas la vraie vie.
- Speaker #1
C'est la normalité.
- Speaker #0
C'est la normalité de tout le monde. Mon père m'éduque comme ça, c'est que tout le monde est éduqué comme ça. Et puis surtout, du coup, comme mon père était un peu autoritaire, on a appris très tôt à ne pas remettre en cause ce qu'il nous apprenait et la façon dont il abordait les choses. Le bouquin, ça a été un coup de pied dans la fourmilière. C'est hop hop hop, non non, les règles établies, le carcan, on en fait ce qu'on en veut, c'est vivé plutôt.
- Speaker #1
C'est vraiment que lui, il l'est lu et qu'il n'est pas forcément un idées-clic là. Enfin tu vois, si lui, il l'a pas forcément lu.
- Speaker #0
Il l'a pas lu.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Je pense pas qu'il l'ait lu, je suis même pas sûr qu'il ait vu le film. Le discours que l'on te donne, tu relativises. Avant t'y crois à fond, et puis après c'est oui oui, bon ok, on va nuancer un peu. Puis on verra quand je serai libre et je vais m'appliquer d'autres règles. Donc c'était surtout ça. Ça a peut-être développé aussi un peu de curiosité. Je me serais dit non non, ça correspond pas au standard de la famille, donc j'irai pas dans telle ou telle direction, je ferai pas telle ou telle activité. Et au fur et à mesure, je me suis dit non, non, je vais essayer, je vais voir, je vais goûter. J'ai fait du théâtre. Je suis le seul dans la famille à faire du théâtre. Aujourd'hui, quand je parle que je fais du théâtre, je pense qu'ils me voient vraiment comme un bobo. Ah ouais, mais grave. Quand je leur dis que je vais au théâtre, qu'on fait de l'échange de maison, c'est des choses, tu sais, voilà, t'es dans le partage. On reçoit des gens, on va chez eux, on s'immerge dans leur monde. Enfin, moi, c'est ça qui me fait délirer. Vraiment rencontrer des gens, non, non. C'était, il faut aller dans un endroit neutre, propre, nickel. Mais donc, je suis sûr que je suis jugé, c'est sûr, je le sens, je le vois. Et puis même quand j'aborde le sujet, il y aurait plein de choses à dire. La conversation s'arrête nette. Le nombre de fois où je leur ai dit « Tiens, j'ai repris le théâtre » , parce que ça doit faire la quatrième ou cinquième fois que je fais du théâtre, il n'y a pas de commentaires, il n'y a pas de questions, ils ne relancent pas, ça ne leur parle pas. De suite, c'est bizarre. Non, ils ne comprennent pas. Je suis perché pour eux. Non, s'intéresser aux autres à ce point-là, non. C'est pas aux autres ou à d'autres activités, non.
- Speaker #1
Avant d'avoir tes enfants, tu t'es posé la question de toi, est-ce que tu allais transmettre ?
- Speaker #0
En fait, tu influences surtout tes enfants par rapport à ce que tu es, comment tu te comportes et comment tu abordes la vie. Donc moi, mes gamins, très tôt, je les ai emmenés faire aller au théâtre, bien évidemment les chinoches, les sorties, les vacances, faire de l'échange de maison, donc ça c'est très enrichissant. Donc non, du coup, c'est en eux, c'est une évidence. Et d'ailleurs, en fait, ce qui est marrant, c'est que les cousins-cousines, donc mon frère a exactement la même configuration que moi, il a une fille, ils ont deux mois d'écart et après il a eu un fils. Radicalement différent. à chacun ses qualités et ses défauts. Mais ça a tellement influencé ma fille, si tu veux, qu'elle a fait l'histoire de l'art. Voilà, donc on allait faire des musées, tous les musées possibles, imaginables, sur tous les thèmes possibles, quand on allait en vacances. Bah tiens, on va se faire un musée, mais on fait pas que ça, parce que ça peut vite être relou.
- Speaker #1
En fait, c'est des choses que toi tu faisais pas forcément petit, du coup ?
- Speaker #0
Oh pas du tout ! Y'a une petite brèche, et puis tu y passes la tête, et puis tu commences à dire « Oh mais dis donc, c'est cool là, c'est pas mal ! » Et puis tu commences à t'écouter toi-même en te disant « Mais là, je prends du plaisir, là ça me plaît ! » Bah ouais, tiens, c'est peut-être plutôt par là qu'il va falloir aller.
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu ressens à chaque fois que tu revois les films ?
- Speaker #0
Tu te revois quand tu avais 13-14 ans, quand tu le regardais, et tout ce que tu ressentais. C'est un film feel-good, tu te sens bien quand tu regardes ça. Ça traite, il y a le carpe diem, profiter de la vie, ça traite de l'anticonformisme. À un moment donné, il y a une scène où il fait passer tous ses élèves sur le bureau, il leur demande systématiquement d'aborder les choses et de poser un regard différent sur les événements. Ça, moi, je le fais très régulièrement. J'essaye de ne pas être borné. Ça m'a plus influencé comme ça. en me disant, attends, ok, on est en train de me vendre une info, on est en train de me présenter les choses d'une certaine manière, mais c'est peut-être pas aussi simple que ça. Tu doutes souvent, et tu remets souvent tout en cause. Et je vais citer un autre truc qui m'a vraiment beaucoup marqué, c'était un témoignage d'une femme, d'une infirmière qui avait passé sa vie en gériatrie. Et au bout de 25 ans, en fait, elle faisait un peu ses mémoires. Elle avait fait un listing des regrets des personnes juste avant de mourir. C'était pas assez dit je t'aime, trop travaillé, pas assez profité de la vie, pris trop de stress, trop de regrets. Ça, ça m'a marqué.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté cet épisode. Si le podcast te plaît, tu peux t'abonner et lui mettre 5 étoiles sur la plateforme d'écoute que tu utilises. N'hésite pas à le partager à des lecteurs ou à des non-lecteurs que tu connais. C'est ce qui m'aide le plus à le faire découvrir. Merci et à dans 15 jours.
- Speaker #2
C'est un statement, si vous pensez que je l'ai dit. L'amour est un argent, et c'est mon respect.