- Speaker #0
Tournez la page par Zoé Beaumont
- Speaker #1
Cyreme, orpheline et rescapée de la guerre des astres, a été recueillie par un vieil homme nommé Ziri. Dans la bibliothèque qu'il dirige, elle trouve un travail et un refuge. Mais lorsque Ziri est arrêtée par les veilleurs, Cyreme doit quitter ce lieu protecteur. Elle franchit la porte de la bibliothèque, un étrange oiseau perché sur l'épaule, et s'engage malgré elle dans un voyage initiatique, à la recherche de ses origines. Lors de ce périple, elle apprendra à grandir, accompagnée par des personnages secondaires et peu ordinaires. Dans « Cyrème et l'oiseau maudit » de Yasmine Djebel, grandir, c'est quitter son abri pour se découvrir soi-même. Raphaël, aussi appelé Rabu, se souvient du jour où, enfant, il a osé passer par la petite porte de la médiathèque. pour rejoindre le monde des adultes. Un passage discret mais décisif qui a marqué le début de son propre voyage. Mais grandir, est-ce vraiment laisser derrière soi l'enfant que l'on a été ?
- Speaker #0
J'ai 27 ans. Je suis un gros lecteur, je pense, depuis très petit. Et c'est devenu une partie importante de moi parce que du coup, je pense que ça fait partie de mon métier maintenant. J'ai envie de parler de L'Assassin Royal, qui est un livre de Robin Hobb, une autrice américaine. Et c'est un livre de fantaisie. Disons que c'est le premier tome d'un long cycle d'aventure qui est encore publié encore aujourd'hui. Et c'est le premier tome d'une contrée que Robin Hobb continue d'explorer encore aujourd'hui, et qui a un énorme monde donc. Et ce premier tome, du coup, raconte l'histoire de... de Fitz, qui est cet enfant de 7 ans, je pense, au moment du début du roman, qui vient de perdre sa mère et qui, si je dis pas de bêtises, est envoyé dans la famille de son père, disons qu'il n'a jamais connu, puisqu'en fait, il découvre que son père vient de mourir également, donc il est orphelin. Et en fait, la famille de son père, c'est la famille royale des six duchés, ce royaume du monde de de l'assassin royal. Et donc, Fitz est en fait, du coup, un bâtard. Fitz, c'est le terme qu'on emploie pour désigner les bâtards dans ce monde-là. Et en gros, c'est tout le conflit, ça raconte tout le conflit de Fitz envers sa famille royale. Le fait qu'il soit bâtard est donc non accepté dans la famille royale. La famille royale va l'utiliser pour servir ses propres desseins, dans le sens où il va devenir un assassin. Fin primaire. et toute ma partie collège, j'allais tout le temps à la médiathèque de mon quartier. Genre littéralement, je pense, deux, trois fois par semaine. Et à chaque fois, je prenais genre deux, trois livres. Enfin vraiment, je lisais beaucoup, beaucoup. Et en fait, dans cette médiathèque, il y avait deux salles. Il y avait la salle jeunesse et la salle adulte, qui était complètement séparée. Il fallait vraiment revenir par l'accueil pour passer de la salle adulte à la salle jeunesse. Et en fait, du coup, les bibliothécaires me connaissaient vachement parce qu'elles me voyaient tout le temps venir. même si j'étais hyper timide et que je ne parlais pas. Et du coup, les bibliothécaires avaient commencé à me parler, ils m'avaient proposé de faire partie de groupe de lecture de la médiathèque. Je commençais à bien connaître, à ce moment-là, les gens qui travaillaient à la médiathèque, etc. Donc à chaque fois que je venais à la médiathèque, les bibliothécaires étaient en mode « Oh ! » Chantal et Sandra étaient en mode « Oh là là ! » « J'ai ce nouveau livre qui est arrivé, il faut trop que tu le lises, machin et tout. » À chaque fois, elles me filaient des livres. Et donc c'était les bibliothécaires de la salle jeunesse. Et 11-12 ans, c'est vraiment le moment où... Les livres jeunesse, dès 8-10 ans, et en même temps, t'es trop petit pour aller en salle adulte, surtout quand tu connais tout le monde à la médiathèque. Du coup, je n'osais jamais aller en salle adulte, et entre les deux salles, il fallait passer par l'accueil. Mais il y avait une petite porte par laquelle on pouvait passer, par laquelle les bibliothécaires passaient d'une salle à l'autre. Et donc du coup, à un moment, j'y suis allé, et j'étais en mode, let's go, fuck it, j'arrive pas à trouver de livres dans la salle jeunesse. Il y a quoi ? Je vais aller regarder salle adulte. Évidemment, elle fait trois fois la taille de la salle jeunesse. Il y a plein, plein de rayons.
- Speaker #1
Mais dans cette médiathèque, t'étais jamais accompagné de tes parents et tout ?
- Speaker #0
Quand j'étais tout petit, oui. Mais ensuite, non, j'y allais... C'était à une rue de chez moi. Donc en fait, j'y allais solo. Dans ma famille, ça se passait pas du tout bien à ce moment-là. Donc c'était vraiment, vraiment devenu un lieu de refuge. J'arrive dans cette grande salle où il y a plein de bouquins. Et du coup, je me balade. Et en fait, comme je ne veux pas me faire voir par les bibliothécaires, je me cache un peu derrière les rayons. Et du coup, les derniers rayons, le plus au fond, c'est les rayons fantasy. Évidemment, les couvertures sont hyper colorées. Et tout, je suis en mode... Je veux voir ça ! Du coup, je regarde et tous les bouquins. Et juste, j'en prends un au hasard. J'en prends... Je feuillette quelques-uns. Et puis du coup, je tombe sur celui-là. Le fou était bel et bien devant moi, ses cheveux incolores flottant dans la brise légère. Mais ses yeux ne paraissaient pas aussi pâles que dans les couloirs sombres de la forteresse. Tandis qu'il me regardait d'une distance de quelques pieds à peine en pleine lumière, je leur découvrais une nuance bleutée, infime, comme une goutte de cire bleue opalin qui serait tombée dans une assiette blanche. La lactessence de sa peau s'avérait aussi une illusion, car dans les mouchetures du soleil, j'ai vécu une ombre rosée la colorer de l'intérieur. « Son sang ! » me dis-je soudain en défaillant. Son sang rouge qui transparaissait sous sa peau. Le fou ne prêta nulle attention aux murmures qui m'échappent. Il leva un doigt, comme pour arrêter non seulement mes pensées, mais le jour lui-même. Mon attention n'aurait pas pu être plus complète. Une fois qu'il en fut convaincu, le fou sourit, découvrant de petites dents blanches et écartées, comme un sourire de bébé dans un visage d'adolescent. « Fitz ! » s'exclima-t-il d'une voix flûtée. « Fitz ! » boucha la bouche du bichon du Bersabich. Il se tut brusquement puis me refit le même sourire. Je ne le quittai pas des yeux. perplexe, muet, immobile. À nouveau, il leva le doigt et cette fois, il le brandit vers moi. « Fitz ! Fitz, bouche, la bouche du bichon du beurre et sa biche ! » Il pencha la tête de côté en me regardant et le mouvement projeta sa chevelure en aigrette de pissenlit dans ma direction. La crainte qu'il m'aspirait commençait à se dissiper. Le sentiment que ça procure de dévorer un livre, et là, c'était le cas. Je veux dire, c'était le cas de beaucoup de livres, mais particulièrement celui-là. Le sentiment de dévorer un livre, ben... C'est pour ça que c'est aussi un livre qui marque et une époque qui marque, c'est parce que tu dévores les livres.
- Speaker #1
Je crois que tu as dit quelque chose comme tu vis en lisant. Est-ce que d'un côté, il y avait cette idée qu'à ce moment-là, tu avais envie d'échapper à quelque chose ?
- Speaker #0
Oui, mon foyer familial était très conflictuel. Quand j'avais 9-10 ans, mes parents ont divorcé. C'était un divorce hyper compliqué. Mon père était violent physiquement et psychologiquement. envers ma mère quand j'étais jeune et après le divorce envers nous aussi. Ça s'est reporté sur nous. C'était très très compliqué ces années-là. La famille c'était compliqué et le collège c'est... J'ai pas vécu de harcèlement ou quoi, mais mes années collège étaient pas forcément les meilleures années et c'était des choses que je pouvais pas ramener à la maison. Ce qui se passait au collège parce qu'en fait il y avait déjà tellement de choses sur la table que je me suis beaucoup beaucoup auto-censuré enfant, enfin ado. sur ce que je ressentais, sur ce qui se passait dans ma vie. C'est à partir de là que j'ai commencé à compartimenter ce qui se passait dans ma vie privée, dans la sphère intime, et ce qui se passait dans la famille, pour éviter de faire communiquer les deux. Et donc du coup, la lecture, c'était clairement un moyen de ne plus avoir à penser.
- Speaker #1
Je parlais de la petite porte, et je trouvais ça chouette, comme métaphore, en tout cas symbole de passage.
- Speaker #0
Oui, bien sûr, symboliquement, à post-néveil, ça veut dire quelque chose aussi, de passer de la salle jeunesse à la salle adulte, et de rentrer dans la sphère des adultes, de créer du lien avec quelque chose qui appartient aux adultes aussi. Je pense que j'avais envie d'être adulte, comme tous les enfants, parce qu'on a envie d'être plus libre. de faire ce qu'on veut, et être adulte, ça implique la liberté. Et en plus, dans mon cas, je pensais à ce truc de « je veux me casser, et je veux pas avoir à subir tout ça » , même si je le conscientisais pas comme ça à ce moment-là. Et en même temps, ça fait hyper peur, parce que c'est hyper nouveau, que c'est des choses que tu connais pas, que la salle adulte de la médiathèque est mille fois plus grande que la salle jeunesse. Ça, ça implique aussi cette ouverture au monde, où t'es en mode « plus de choix, plus de couleurs » . Plus de rayons ! Plus de bibliothécaires ! Oh my god ! C'était pas la première fois que je lisais des romans sur des thématiques de genre ou LGBT ou quoi.
- Speaker #1
T'étais sensibilisé à ça déjà en tant qu'enfant ? Non,
- Speaker #0
pas du tout. Je viens pas d'une famille qui se posait les questions. Ces questions-là, c'était jamais quelque chose de verbalisé ou quoi. Moi, je pense que des fins primaires, CM2, j'étais tombé amoureux de Sullivan, donc bon, je vais dire, I knew it. Pour moi, c'était quelque chose que je savais. Les livres que j'avais pu lire avant en salle jeunesse sur ces questions-là, en fait, c'était des livres très catégorisés ou annoncés comme tels que mes bibliothécaires qui savaient avant moi me filaient en douce pour m'aider, tu vois. J'avais ce truc de refuser aussi des choses qu'on me proposait. ou des choses qui me catégorisaient. Et là, en fait, le truc de ce livre, c'est que c'est un roman de fantaisie. Robin Hobb met du coup en scène un personnage non-binaire, qui est la plupart du temps genré ou masculin, mais le fou dit lui-même, elle-même, que le genre n'est pas important pour lui. Il se déguise aussi beaucoup. Tout au long de sa vie, il va, par exemple, changer d'identité. À des moments, il va se déguiser en seigneur, à d'autres moments, il va se déguiser en femme. Et l'autre chose aussi, c'est que... le fou dit à Fitz qu'il est amoureux, qu'elle est amoureuse de Fitz, mais sur un mode d'amour limite différent de ce à quoi on est habitué. Mais on sent bien que c'est un amour différent, c'est plus que de l'amitié, mais c'est sans amour charnel, il n'y aura jamais d'amour charnel entre deux. Il s'est publié hyper à la fin des années 90, début des années 2000, c'est hyper, enfin je veux dire c'est, je dirais pas que c'est novateur parce qu'il y en a eu avant, mais Merci. de la part d'une autrice qui écrit de la fantaisie dans un milieu littéraire extrêmement genré. Elle est obligée de prendre un pseudo masculin pour pouvoir se faire une place. Bah, ça fait du bien. Et du coup, pour l'enfant que j'étais, à ce moment-là, le premier livre adulte sur lequel je tombe, enfin que je choisis, ah oui, parce que c'est ça qui est important, c'est moi qui le choisis, c'est moi qui le choisis, c'était hyper transgressif malgré tout, et ouais, du coup, ça m'a fait beaucoup beaucoup de bien à ce moment-là.
- Speaker #1
T'as écrit du fantastique ? Est-ce que tu essaies d'intégrer, du coup, et comment tu le fais, des personnages qui ne sont pas...
- Speaker #0
Qui ne sont pas genrés ou qui sont...
- Speaker #1
Ou en tout cas, pas dans un modèle trop classique.
- Speaker #0
Là, le roman que je viens d'écrire, c'est des personnes âgées de 80 ans qui se réunissent un soir parce qu'il y a quelqu'un qui est mort. Ces personnages veillent le mort. Et en fait, ces personnages racontent ce qui s'est passé 50 ans plus tôt. et parmi ces personnes il y a euh la voix narrative la plus importante et ce personnage c'est une personne que j'ai pas genrée, qui n'a pas de prénom et qui n'est pas genrée. Sur de la fantasy et sur cette question là c'était trop important pour moi et je pense que ça vient clairement de Robin Hobb et de toute la littérature de fantasy derrière il y a eu ce moment où j'ai arrêté de lire de la fantasy j'ai arrêté de lire des trucs qui me qui me plaisait parce que j'ai fait des études de lettres et que du coup j'étais un peu brainwashed par les classiques et les choses qu'il faut lire. Et du coup j'ai été déconnecté justement de cette manière de lire, de cette manière plaisante de lire et de cette manière de dévorer les livres. Et en fait c'est juste tout récemment que j'ai redécouvert la passion que tu peux mettre dans ta lecture. Et c'était il y a deux ans, j'étais en thèse, je supportais plus ce que je faisais, je supportais plus de lire pour le travail, de lire des essais et tout, du fait... que je faisais de la recherche et que je lisais toute la journée. Je lisais plus pour le plaisir et le soir, je lisais plus. Quand j'allais dans une librairie, j'avais plus envie de choisir de livres parce que j'avais la flemme, en fait. Je voulais juste me faire plaisir et du coup, j'ai recommencé la lecture plaisante en ressortant les livres d'enfance, dont Robin Hobb et dans tous les livres de fantaisie que j'avais lus. Et du coup, je les ai relis à ce moment-là. Et c'était fou. C'était trop bien parce que du coup, tu les relis adultes et tu les relis aussi vite, bien sûr, parce que... En plus du fait que c'est hyper plaisant, que c'est incroyable et tout, tu les relis aussi parce que ça réveille en toi le souvenir de qui tu as été et de tes lectures d'enfants.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté cet épisode. Si le podcast te plaît, tu peux t'abonner et lui mettre 5 étoiles sur la plateforme d'écoute que tu utilises. N'hésite pas à le partager à tes lecteurs ou à des non-lecteurs que tu connais. C'est ce qui m'aide le plus à le faire découvrir. Merci. et à dans 15 jours.