- Speaker #0
Virage, saison 2, épisode 11, un podcast de la Caisse des dépôts. Le développement de l'intelligence artificielle ou devrait-on dire son avènement concerne désormais tous les domaines de la société et y attise aussi bien l'enthousiasme des uns, que l'inquiétude des autres. S'agissant du développement des territoires, et particulièrement du défi environnemental qui leur fait face, l'IA montre deux visages qui semblent contradictoires : d'une part elle contribue à aggraver l'impact écologique du numérique, pour preuve en 2023, Google a émis 40% de plus de CO2 qu'en 2019, mais d'autre part elle pourrait participer à résoudre certains enjeux écologiques par l'analyse massive de données au service de solutions territorialisées. Pour bénéficier du meilleur sans souffrir du pire, l'IA frugale pourrait-elle être le bon compromis ? Pour comprendre ce concept et son potentiel, Barbara Cuffini-Valero, responsable du pôle Transition Numérique à la Caisse des Dépôts, sera notre guide. Bonjour Barbara.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Est-ce que c'est juste de parler de l'avènement de l'intelligence artificielle ?
- Speaker #1
Oui en effet, mais c'est aussi très juste de parler de sa consommation en termes d'énergie et de son impact environnemental. Et c'est bien le sujet aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui les grandes entreprises qui déploient ce type de technologie ont des besoins en énergie et en eau de manière significative. Et on le voit bien aux États-Unis, des grandes sociétés achètent aujourd'hui des centrales nucléaires ou alors ont des besoins de capacité extrêmement significatives en matière d'énergie, notamment en se rapprochant de producteurs en d'énergie via le gaz,
- Speaker #0
En tant qu'opérateur pour le compte de l'État dans le cadre de France 2030, la Banque des Territoires soutient des initiatives et projets qui mettent la donnée orchestrée par l'IA au service des politiques territoriales. Alors pour ce qui est du visage le plus vertueux de l'intelligence artificielle, quels sont concrètement les champs d'action sur lesquels elle peut venir en soutien du développement territorial et peut-être changer la donne ?
- Speaker #1
Aujourd'hui, donc à la Banque des Territoires, mon équipe pilote environ dix grands programmes pour le compte de l'État. Dans ces dispositifs, l'axe d'intervention principale, c'est de dire comment est-ce qu'on met le numérique et l'IA au service des politiques publiques et de la transformation des territoires. Et nous, on travaille autour de quatre grands thèmes, à la fois la transition écologique, l'éducation, la santé et le bien vieillir. La grande valeur ajoutée des solutions d'IA, finalement, c'est de comprendre des paramètres qui sont complexes, qui permettent aussi de prédire d'aider à la décision et aussi de planifier, mais sous contrainte. Et c'est ça qui est extrêmement intéressant.
- Speaker #0
L'Ecolab, qui est le laboratoire de l'innovation au service de la transition écologique, et l'AFNOR, l'Association française de normalisation, ont dessiné les contours de cette IA frugale dans un référentiel qui a été publié en juin 2024. Que nous dit-il ce référentiel concrètement de ce qu'est une IA frugale ? notamment par rapport à l'idée qu'on se fait d'une IA classique ?
- Speaker #1
Alors, une spec AFNOR aujourd'hui, ça n'a pas de valeur réglementaire. Ce qui est intéressant ici, c'est que c'est une démarche très collective qui a mobilisé une diversité d'acteurs, à la fois des acteurs publics, des acteurs privés de la recherche, qui ont tenté de définir justement, de manière partagée, ce qu'était l'IA frugale. Et ils ont souhaité aussi définir des règles du jeu communes pour pouvoir mesurer l'impact de l'IA et formuler une liste de bonnes pratiques. Tout ça aussi parce que l'enjeu c'était que ce soit appropriable et approprié par le plus grand nombre d'acteurs qui aujourd'hui se déploient des solutions d'IA de manière générale. La première question finalement c'est : est ce qu'on a besoin de recourir à une solution d'IA par rapport aux cas d'usage que j'ai devant moi ? Pas forcément, il y a parfois des solutions qui sont déjà existantes numériques ou autres qui sont très efficaces. Ensuite, quelle quantité de données ai-je vraiment besoin de mobiliser pour répondre à mon besoin ? Est-ce que j'ai besoin d'un document avec un million de données ou est-ce que finalement, avec 100 000, peut-être que ce sera très suffisant pour répondre à mon besoin ? Et là, ça pose la question aussi de la collecte de ces données. Peut-être que les données existantes déjà disponibles, qui sont forcément très nombreuses, peuvent être suffisantes aujourd'hui on n'a pas forcément besoin de collecter à nouveau de la donnée. Qui dit quantité de données, dit aussi stockage. Qui dit aussi data center. Donc quand on stocke, c'est à la fois de l'énergie, mais c'est aussi du coût financier pour les acteurs. Un autre exemple, la question de la récurrence des mises à jour. Quand j'étudie un phénomène sur le trait de côte par exemple, l'évolution de la hauteur de l'eau n'évolue pas toutes les minutes. En fonction du besoin qu'on a, on doit adapter cette question de la récurrence des mises à jour. Et peut-être un dernier exemple, la question du caractère représentatif des résultats. Est-ce qu'on a besoin que notre modèle soit fiable à 100% ? Ou est-ce que la fiabilité du modèle uniquement à 60, 70%, 80% est peut-être suffisante pour nous donner une dynamique, une directive, une orientation de ce qu'on veut étudier ? Et donc là, c'est aux concepteurs, aux utilisateurs, de définir ensemble le besoin le plus juste.
- Speaker #0
Est-ce que dans... ce que vous appelez de vos vœux pour l'IA du futur, en France en tout cas, on doit également associer des objectifs de confiance et de souveraineté. Vous avez notamment parlé du data center. Et si oui, comment est-ce que ça se matérialise dans la conception et l'utilisation des applications d'IA frugales ?
- Speaker #1
On peut avoir des IA souveraines, mais des IA qui ne sont pas frugales. À l'inverse, il me semble que... le fait de mettre en place des méthodes d'IA frugal vont davantage amener à se rapprocher des enjeux de la souveraineté et de la confiance qu'on met dans ces solutions. Pourquoi ? Parce que l'IA frugal, qui est une méthode, des principes, un socle technique de mise en œuvre de solutions d'IA, est souvent plus léger, plus agile, plus local, peut-être plus maîtrisé, éventuellement moins onéreux. Alors que quand on est dans des modèles beaucoup plus macro, des modèles type aussi IA génératif qui sont très consommateurs, quand l'été on a des canicules et qu'on a une restriction de consommation d'eau, comment on fait ? On demande de ne pas remplir des piscines et en même temps on doit alimenter en eau des data centers qui stockent peut-être des données qui ne sont peut-être pas finalement au service du territoire national.
- Speaker #0
Rien ne vaut un peu d'illustration pour bien affermir notre compréhension de tout ce que vous nous dites. Dans le cadre des appels à projets DIAT, pour démonstrateurs d'IA frugal au service de la transition écologique des territoires, vous financez et accompagnez des solutions concrètes et basées sur des données territoriales. Pouvez-vous nous partager des exemples de ces applications d'IA frugal et peut-être déjà des premiers résultats ?
- Speaker #1
Deux exemples que je voulais évoquer. Un qui est le projet porté par la société Telescope, qui s'appelle IA Arbres, avec la métropole du Grand Lyon, sur comment on réduit les îlots de chaleur et comment on favorise la désimpermanisation des sols. Bien sûr, en plantant des arbres et en souhaitant mettre en œuvre ce grand projet de végétalisation renforcée de la métropole. L'objectif de ce projet, c'est de se baser sur des données existantes, sur des calques de plantabilité, pour pouvoir définir les meilleurs emplacements d'installation en fonction des sols. Et donc ça, c'est assez intéressant parce que ça permet de proposer des scénarios, différents scénarii de plantation. Mais c'est aussi intéressant parce qu'en fait, finalement, c'est une planification qu'on appelle nous sous-contrainte et qui est vraiment une aide à la décision pour la collectivité. Le deuxième projet... qui est aussi dans l'Est finalement, avec la société Éthique Mécide, qui travaille avec le syndicat des eaux du Brivadois en Haute-Loire, qui est un syndicat qui regroupe 80 communes rurales. Donc on est vraiment sur des petites petites communes. Et l'objectif c'est qu'avec des solutions d'IA, ils vont venir réduire de manière significative la quantité de fuite d'eau des réseaux d'eau potable. Et donc ce qui est intéressant ici en termes de modèle économique, et c'est ça qu'on regarde aussi, C'est que les économies générées en termes d'évitement de fuite d'eau permettent aussi de payer la prestation et la solution qui est utilisée par les collectivités et son partenaire privé. Cette société a réussi à limiter de 96% les fuites d'eau sur le réseau d'une commune avec laquelle ils travaillaient, ce qui fait que c'est assez intéressant pour les collectivités et les syndicats d'eau.
- Speaker #0
Si je suis élu dans une commune, disons, de taille moyenne, est-ce que je peux aussi accéder à mon échelle à des solutions qui vont orienter le développement de mon territoire ?
- Speaker #1
Bien sûr. Et c'est aussi l'esprit et la logique de cet appel à projet qu'on opère pour le compte de l'État. À la fois, on accompagne les syndicats d'énergie, mais aussi les communes. J'ai l'exemple notamment en tête de la commune de Noisy-Le-Grand, qui est donc en Ile-de-France, qui, elle, s'intéresse... à l'enjeu de la consommation énergétique des bâtiments publics. Et donc, ils ont modélisé la totalité de leurs bâtiments publics, identifié les consommations énergétiques de chacun des bâtiments pour aujourd'hui pouvoir proposer des modèles en disant au regard de ma capacité budgétaire, de la collectivité en termes de travaux, de rénovation des bâtiments, quels sont les différents scénarios que je peux mettre en place. Quel bâtiment à rénover, en premier ? Quel type de travaux par rapport à des bouquets de travaux ? Et surtout, dans quel calendrier je peux les mettre en œuvre ? L'exemple le plus parlant, c'est les écoles. On ne peut pas faire des travaux dans les écoles pendant l'année scolaire, donc on est obligé de les cadencer pendant les périodes de vacances scolaires. Et donc, ça permet d'avoir une vision globale pour les décideurs, en termes de quel type de travail je fais, où, quand et comment, et combien ça me coûte, et quelle est surtout la capacité budgétaire que j'ai de faire ces travaux et de les réaliser. Et surtout, quelles sont les économies d'énergie ensuite qu'on peut estimer ?
- Speaker #0
Cette approche de l'IA frugale et tout ce qu'elle embarque, c'est une forme de spécificité française. Est-ce que dans tous les échanges que vous venez d'évoquer, avec le réseau de démonstrateurs, avec les collectivités. Est-ce que vous sentez qu'il y a une prise de conscience et un appétit pour cette approche qui pourrait devenir une approche généralisée de l'utilisation de l'IA en France ?
- Speaker #1
Finalement, cet appel à projet qui a été lancé maintenant il y a quelques années était très précurseur. On a dans le titre même, l'IA frugale n'existait pas. Et on voit bien que petit à petit, des communications, des entreprises et des ministères qui se saisissent encore plus de ces sujets, Il y a aujourd'hui aussi des échanges au niveau européen pour justement faire en sorte que cette question d'IA frugales soit beaucoup plus partagée. Et donc, je pense qu'il y a un chemin qui a été parcouru. Il reste encore beaucoup à faire pour que ce soit une brique finalement un peu automatique et qu'on ne se pose plus vraiment la question au sein des différents projets. On a quand même en plus des compétences en France. On a des sociétés, des entreprises, des startups, des acteurs en matière de recherche. On a des collectivités qui sont très précurseurs et qui sont très dynamiques sur la question. Donc, on a finalement développé une spécificité peut-être française, en tout cas une valeur ajoutée assez intéressante au niveau du pays.
- Speaker #0
Si les gens qui vous ont écoutés souhaitent poursuivre la conversation, l'acculturation de leur côté, quel livre vous leur conseilleriez de lire s'agissant d'IA frugale ou d'IA en général ? qui pourraient leur permettre de compléter cette conversation ?
- Speaker #1
Alors, je ne vais pas en citer un. Je vais en citer trois. Un qui est plutôt optimiste, qui est un classique, Intelligence artificielle verte de Gilles Babinet. Un qui est plutôt pessimiste, L'Enfer numérique de Guillaume Pitron. Et puis, une version un peu différente qui est une bande dessinée qui s'appelle Carbone et silicium.
- Speaker #0
Merci beaucoup, Barbara Cuffini-Vallero. Je rappelle que vous êtes responsable du pôle transition numérique à la Caisse des dépôts. Merci de nous avoir éclairés sur ce concept d'IA frugal et plus généralement sur le lien qui unit intelligence artificielle et territoire. Virage est un podcast de la Caisse des dépôts, on se retrouve très vite pour de nouveaux virages.