- Speaker #0
Virage, saison 2, épisode 13, un podcast de la Caisse des dépôts. L'atteinte des objectifs environnementaux ambitieux de l'Union européenne scellée par le Pacte vert nécessite le développement massif de technologies bas carbone. Oui mais voilà, ces technologies de décarbonation sont elles-mêmes gourmandes en métaux critiques. A titre d'exemple, la production d'une voiture électrique requiert 6 fois plus de métaux critiques que celle d'un véhicule thermique et celle d'un parc d'éoliennes 9 fois plus qu'une centrale électrique au gaz. Des métaux critiques, par ailleurs, incontournables composants de l'industrie militaire. Or, depuis plusieurs décennies, la Chine règne sans partage sur l'approvisionnement mondial en métaux critiques, de leur extraction à leur transformation. Qu'il s'agisse de la décarbonation de notre économie ou de la vigueur de notre industrie militaire, il semble donc nécessaire et urgent de renouer avec une forme de souveraineté ou tout du moins de soulager notre dépendance. Les métaux critiques peuvent-ils être l'étincelle qui réveille l'Europe industrielle ou le véhicule de nouvelles alliances diplomatiques pour y répondre ? Nous recevons Gilles Le Pesan, géographe, directeur de recherche CNRS affecté au CFRS, Centre français de recherche en sciences sociales à Prague. Bonjour Gilles. Bonjour. Merci beaucoup d'avoir accepté l'invitation de Virage. Alors avant d'emprunter les chemins de la souveraineté en Europe, petit détour par la sémantique, je suis passé rapidement en introduction sur les termes métaux critiques, mais que sont-ils exactement et comment sont-ils devenus un enjeu aussi central ?
- Speaker #1
Il n'y a pas de définition universelle des métaux critiques. Là où on a une définition précise et reconnue, c'est pour les terres rares. Donc les terres rares, au nombre de 17, sont dans le tableau périodique des éléments. Pour le reste, moi je dirais simplement qu'on a des métaux qui aujourd'hui posent problème en raison d'une demande qui s'accroît sensiblement, avec un sujet particulier autour des terres rares. Pourquoi on en parle plus aujourd'hui qu'avant ? Principalement parce que l'admission énergétique, comme vous l'évoquiez, conduit à accroître très sensiblement les besoins. Alors, pour ce qui est des métaux nécessaires aux batteries, le nickel est naturellement très important, le lithium également, le manganèse aussi. D'autres métaux comme les terres rares sont très utilisés pour les éoliens, pour les véhicules électriques, mais aussi pour d'autres types de véhicules d'ailleurs. pour l'industrie de défense. Il fait allusion à l'importance de ces métaux, ils évoluent sensiblement au fil du temps, selon les industries, et donc il est difficile de généraliser.
- Speaker #0
Sans généraliser, il y a quand même cette position dominante de la Chine sur l'ensemble de ce qu'on pourrait appeler les métaux critiques, qui nous rend dépendants d'eux dans l'approvisionnement. Quelle est la nature de cette domination ? Est-ce qu'elle est purement géographique ? C'est-à-dire que la Chine dispose des sols où sont les métaux critiques ? Est-ce qu'elle est également technologique, c'est-à-dire qu'il bénéficierait d'un savoir-faire spécifique dans la transformation de ces métaux ?
- Speaker #1
Déjà, on peut nuancer cette idée d'une domination de la Chine. C'est vrai que la Chine domine le marché pour un certain nombre de métaux, mais il ne faut jamais oublier que la Chine est aussi importatrice. Elle importe tous les métaux, le cuivre, le nickel, le lithium, même les terres rares. Ça, c'est important à avoir à l'esprit que la Chine, effectivement, a une position forte, mais est aussi dépendante d'autres sources d'approvisionnement. Le deuxième point important, la Chine... Elle bénéficie bien sûr d'une géologie favorable. Je dirais que c'est surtout un pôle mondial de raffinage. Par exemple, si on regarde le lithium, elle n'extrait que 10-20% du lithium, mais elle produit 70%. Donc ça veut dire qu'elle importe ces métaux, elle les raffine et ensuite elle les exporte. Tout cela remonte aux années 70. C'est à partir des années 70 que la Chine se spécialise peu à peu dans l'extraction, dans le raffinage des métaux critiques. et notamment des terres rares, et peu à peu, cette stratégie s'affine. Donc, dans un premier temps, extraction, raffinage de métaux, et puis construction d'aimants permanents, par exemple. Jusqu'à aujourd'hui, être un industriel majeur pour les panneaux solaires, pour les éoliennes, pour les véhicules électriques, pour les batteries.
- Speaker #0
Et de l'autre côté, comment se fait-il que l'Union européenne n'ait pas travaillé cette filière-là ? Par exemple, au regard de... L'horizon de la décarbonation de notre économie, comment se fait-il qu'on n'ait pas pu anticiper le fait qu'il fallait être présent sur cette filière ?
- Speaker #1
Au XIXe siècle, 50% des métaux extraits dans le monde étaient extraits en Europe. Aujourd'hui, on est à peu près à 5%. Or, on représente plus de 30% de la demande mondiale. La première chose qui s'est passée, c'est que pour des raisons environnementales... L'Europe a peu à peu externalisé l'extraction de métaux vers d'autres continents, l'Afrique notamment, mais aussi l'Amérique latine. Deuxième raison, les prix. Il s'avère que les coûts sont moindres sur d'autres continents. Et donc forcément, c'est une incitation pour les industriels à aller voir ailleurs. Et puis, certains gisements se sont un peu épuisés. Après, on a d'autres éléments qui sont entrés en ligne de compte. Pour me limiter à une catégorie particulière, celle des... des terres rares qui est quand même le sujet majeur aujourd'hui sur le plan politique. En fait, ces terres rares ont été découvertes en Europe, particulièrement en Suède. Peu à peu, on a compris quelles étaient leurs propriétés, notamment des propriétés optiques pour certaines, magnétiques pour d'autres, des propriétés tout à fait extraordinaires. Et du coup, ces terres rares, même en quantité infime, sont indispensables à de nombreux secteurs, notamment à l'industrie de la défense. Et peu à peu, les États-Unis ont repris à leur compte. Lorsque l'industrie des terres rares, les Américains, acquièrent un véritable savoir-faire. Et peu à peu, leur grande mine de terres rares est abandonnée, les coûts apparaissent importants et puis surtout, les atteintes à l'environnement commencent à être de moins en moins bien supportées. Et c'est là que la Chine prend le relais. À ce moment-là, la Chine devient le pôle majeur du fait que d'autres pays qui avaient le savoir-faire, qui avaient les ressources, considèrent que pour des raisons de prix, pour des raisons environnementales, Le mieux est encore de confier la production, le raffinage de ces métaux à des pays qui acceptent d'en payer le coût environnemental.
- Speaker #0
Alors désormais, à défaut de pouvoir remonter le temps, quel est notre chemin vers le retour à la souveraineté ? Sur quel axe stratégique l'Union européenne peut-elle s'appuyer, et peut-être la France à moindre échelle, pour nous affranchir au moins en partie d'une domination et d'une dépendance extérieure ?
- Speaker #1
À l'échelle européenne, la première liste de métaux dits critiques remonte à 2014. Comme il n'existe pas de liste universellement reconnue, l'Union européenne essaie de faire sa liste de métaux en fonction de critères qui lui sont propres, notamment savoir si l'Union européenne dépend d'un seul producteur ou de plusieurs producteurs, quels sont les risques en termes de volatilité des prix. En 2023, cette liste a été réactualisée et elle compte aujourd'hui 34 métaux. Ensuite, on a une loi sur les métaux critiques. La chronique CRMA qui a été adoptée en 2023 et qui prévoit un soutien à l'extraction minière en Europe, au recyclage, qui est un sujet extrêmement important, et qui prévoit qu'à l'horizon de 2030, l'Union européenne devra extraire à peu près 10% des métaux dont elle a besoin, avoir 25% de ces métaux qui sont des métaux recyclés et 40% des métaux qui sont raffinés chez elle. Alors la France, à partir du... Rapport Varin qui date de 2022, on a créé une alliance pour la sécurité d'approvisionnement en métaux critiques. Et on retrouve un petit peu les éléments que j'ai évoqués à l'échelle européenne, c'est-à-dire un soutien au recyclage, un soutien à l'extraction minière, un soutien aussi au partenariat avec d'autres pays à travers le monde, un fonds d'investissement dont l'opérateur est la caisse de dépôt. Bref, on voit bien qu'en France, comme dans la plupart des autres pays européens, Il y a une sorte de branle-bas de combat parce que ces terres rares et de manière générale les métaux sont essentiels à notre transition, mais ils sont aussi un enjeu de sécurité, pas seulement pour l'industrie civile mais aussi pour l'industrie de défense.
- Speaker #0
Vous avez évoqué tout à l'heure les raisons pour lesquelles l'Union européenne s'était mise en retrait de ces sujets-là. Est-ce qu'il vous semble aujourd'hui entendable, acceptable en France et peut-être à plus large échelle en Europe de réactiver de la production minière et ce type de filière industrielle qui serait jugée polluante ?
- Speaker #1
En tout cas, ça fait partie des actions de relancer l'extraction minière. Plusieurs projets sont à l'œuvre. On peut citer en France le projet Émilie, qui est un projet d'extraction de lithium dans l'Allier. D'autres projets, par exemple l'exploitation des saumures géothermales dans la vallée du Rhin. D'autres projets ont émergé en Europe. En Serbie également, un projet tout à fait prometteur de mine de lithium a été engagé. La Suède, comme tous les pays scandinaves, la Suède est très riche. en métaux. Une fois qu'on a dit cela, il faut bien être conscient des obstacles et des défis à relever. Le premier, c'est l'acceptation sociale. Il ne faut pas oublier que la mine verte, ça n'existe pas. Et donc, on n'aura jamais une mine qui n'a aucune incidence sur l'environnement. Une mine demande beaucoup d'énergie. Donc, il faut trouver cette énergie et faire en sorte qu'elle soit décarbonée. Ça consomme beaucoup d'eau. Et donc, on risque d'avoir, à un moment donné, un choix à faire entre différents usages pour l'allocation de l'eau. Le deuxième défi à relever, c'est le défi de la compétitivité. C'est-à-dire qu'un certain nombre de ces métaux ont des marchés très restreints. D'ailleurs, on parle beaucoup de hausse de la demande, des besoins considérables qui s'annoncent. Mais si vous regardez les prix de ces derniers mois, par exemple, quasiment tous les métaux ont leur prix orienté à la baisse. Donc, c'est compliqué de s'engager sur 15-20 ans pour ça. Et puis, l'autre défi important, c'est celui des délais. Entre le moment où vous faites le constat sur le plan géologique qu'il y a une ressource, qu'il y a un potentiel, et le moment où les métaux sont extraits, puis raffinés, puis intégrés dans la chaîne de valeur, il peut s'écouler 10-15 ans.
- Speaker #0
Vous avez évoqué également le recyclage et l'économie circulaire qui pourra aller avec l'extraction et le raffinage. Quelle part on peut réalistement donner à cette alternative-là ? Et y a-t-on déjà des exemples de recyclage en France, en Europe, qui pourraient demain être une alternative à notre mix ?
- Speaker #1
Le recyclage fait partie des solutions les plus intéressantes. L'Union européenne espère atteindre à peu près le quart de métaux en circulation issus. du recyclage. Pourquoi est-ce une solution très prometteuse ? Quand vous recyclez des métaux, vous économisez de l'énergie, beaucoup d'énergie. Vous réduisez les émissions de gaz à effet de serre. Vous économisez beaucoup d'eau et vous créez de l'emploi. Et de surcroît, la plupart des métaux sont aisément recyclables. Je pense notamment au cuivre, à l'aluminium. A peu près 30% du cuivre qui circule dans le monde aujourd'hui est issu du recyclage. Pour parler par exemple des batteries, on peut citer dans le nord de la France des sites qui se mettent en place pour recycler les batteries. Quand on parle des terres rares, sujet extrêmement sensible pour la transition énergétique et pour l'industrie de défense, on a deux projets en France aujourd'hui, un à La Rochelle, l'autre à Lac, qui prévoient de raffiner des terres rares et la matière première va être en réalité des équipements en circulation qui vont être recyclés. Donc ça, c'est vraiment très prometteur. Et on a un règlement européen sur les batteries qui a été adopté il y a deux ans maintenant et qui va obliger peu à peu les industriels du secteur de la batterie à intégrer de plus en plus de métaux recyclés. Une fois qu'on a dit cela, on a quelques défis qui sont à surmonter. Le premier, c'est le défi technologique. Vous avez des métaux qui sont aisés à recycler. Et puis pour d'autres, pour lesquels c'est quand même beaucoup plus compliqué. L'autre défi, c'est celui de la compétitivité. On y revient toujours. est-ce que le métier « Ah, la batterie que je recycle va produire des métaux que je pourrais ensuite revendre sur le marché à des coûts compétitifs. » Ce n'est pas sûr. Et puis, l'autre aspect naturellement important, c'est que les métaux actuellement disponibles sur le marché ne sont pas en quantité suffisante pour répondre aux besoins. Donc, les volumes ne sont pas encore là. Peut-être peut-on évoquer un autre défi également économique qui est à relever, qui est celui de la compétitivité de l'industrie du recyclage. Le modèle économique aujourd'hui de l'industrie du recyclage en Europe, en partie, je caricature un... tout petit peu, mais en partie consiste à collecter en Europe les métaux, puis à les expédier hors d'Europe, notamment en Turquie, quitte ensuite à les réimporter sous différentes formes. Donc ça, c'est un sujet de discussion aujourd'hui au niveau européen. La Commission européenne essaie de convaincre, ou de trouver les moyens de convaincre l'industrie du recyclage de conserver en Europe ces métaux plutôt que de les exporter.
- Speaker #0
Extraction, raffinage, recyclage, même avec tout ça, l'Europe ne pourra sans doute pas couvrir ses besoins seule, ni à Merci. court, ni à moyen, ni peut-être même à long terme, vers quel type d'alliances, de partenaires pourrait-on se tourner demain ? Vous l'avez dit, il n'y a pas que la Chine. Quelles seraient les bonnes alliances à nouer ?
- Speaker #1
Quand on regarde la carte du monde, on s'aperçoit que l'Union européenne peut s'appuyer sur de nombreux pays partenaires. 80% de notre lithium vient d'Amérique latine. En Afrique également, un certain nombre de pays sont tout à fait enclins à travailler avec les Européens. Donc, Et en Asie, on a aussi des accords qui ont été noués avec un certain nombre de pays pour s'approvisionner en métaux critiques. Le premier instrument, c'est les accords commerciaux avec le Chili, la Nouvelle-Zélande, l'Australie. Et il prévoit notamment que ces pays s'interdisent toute restriction aux exportations. Et il prévoit également un transfert de savoir-faire et une coopération à la fois technique, scientifique, financière, pour accompagner les projets dans ces pays-là. Il s'agit aussi d'accompagner ces pays pour leur développement industriel. Cette idée de la nécessité d'une politique industrielle fait son chemin. Et l'idée qu'a mise en avant l'Union européenne, c'est de faire en sorte qu'à 2030, on n'ait aucun pays qui ne nous fournisse plus de 65% de nos métaux.
- Speaker #0
Est-ce qu'il y a un ouvrage, un livre, une source que vous conseilleriez aux auditeurs de lire ? approfondir leur culture que vous avez initiée à l'instant sur le sujet des métaux.
- Speaker #1
Je ferai volontiers deux suggestions. La première, François Toir a dirigé un livre titulé Transitions vertes et métaux critiques, qui est un recueil de contributions sur la manière dont les pays du Sud perçoivent cette question des métaux. Le deuxième ouvrage est beaucoup plus général, c'est Jean Monnet, Les mémoires de Jean Monnet, qui, en faisant référence à tout ce qu'il a dû surmonter comme obstacle pour parvenir à faire avancer la construction européenne, écrit « Les hommes ne... » Ils comprennent le changement lorsqu'il y a une nécessité, et ils ne voient la nécessité que dans la crise. Et quand on regarde la situation actuelle, j'ai un peu l'impression que nous y sommes.
- Speaker #0
Merci beaucoup Gilles Le Pesan de nous avoir éclairé sur ce sujet. Virage est un podcast de la Caisse des dépôts. A très vite pour de nouveaux virages. Au revoir.