Speaker #1Je suis Laetitia Véray, je suis docteure en géographie et en aménagement depuis 2021 et je suis experte sur l'adaptation des territoires littoraux et ultramarins aux impacts du changement climatique. Je propose de parler aujourd'hui des relations ville-campagne qui portent sur les flux de matières et d'énergie renouvelables. J'ai rencontré ce sujet à l'occasion d'une mission que je faisais au sein de l'Agence nationale de cohésion des territoires, sur les contrats de réciprocité entre villes et campagnes. Cette question m'a beaucoup intéressée et je l'ai évidemment choisie de croiser avec un autre sujet qui est la transition socio-écologique. Du coup, j'ai décidé de faire un travail de thèse là-dessus entre 2016 et 2021. Pourquoi finalement ce sujet et pourquoi aujourd'hui ? Je pense que les derniers rapports du GIEC et notamment celui du Haut Conseil pour le Climat sont assez unanimes. Ils ont largement rappelé qu'il y avait une urgence à agir face aux enjeux du changement climatique et à agir pour l'atténuation. Et cette transition, elle peut se faire selon plusieurs trajectoires. Et dans ces différentes trajectoires, je me suis dit que quand même, les campagnes disposent de la majorité aujourd'hui des ressources renouvelables, des sols agricoles, des espaces forestiers. des espaces naturels, des milieux aquatiques, les ressources en eau notamment, et les villes, par la concentration de population, vont consommer en grande partie toutes ces ressources. Et du coup, je me suis dit, bon, est-ce que finalement ces acteurs locaux, publics et privés des villes et des campagnes, ils ne pourraient pas s'organiser pour se réapproprier l'exploitation, la transformation et la consommation de ces ressources et répondre ensemble aux enjeux de la transition socio-écologique ? Et cette idée, elle peut être illustrée de façon beaucoup plus simple. en reprenant la fable du rat des villes et du rat des champs. On a un rat des champs qui ramène vers la ville une bouette pleine de légumes et un rat des villes qui ramène une poubelle de compost vers les campagnes. Effectivement, ces relations ville-campagne ont préexisté en France. On a un peu tendance à l'oublier. Globalement, à la veille du XIXe siècle, il y a eu des révolutions industrielles, les campagnes pourvoient. à la majorité des besoins de nos sociétés, et notamment celles qui se concentrent dans les villes. Typiquement, toutes les denrées alimentaires. Pour l'énergie, on exploitait beaucoup le bois. Les habitants des villes fournissaient aussi aux campagnes certaines ressources qui sont nécessaires pour la production, notamment des denrées alimentaires, ce qu'on appelle des amendements organiques. En fait, on récupérait une grosse partie des déchets produits par les citadins, y compris par les animaux. Entre le XIXe et le XXe siècle, les règles du jeu changent. Et ce système productif agroalimentaire, il va s'intensifier, spécialiser, se tourner vers des marchés nationaux et internationaux. Et notamment, tout ça est permis par l'essor aussi des transports routiers et maritimes et l'utilisation d'énergie fossile. Et donc, ces relations de campagne, elles sont complètement invisibilisées. Toutes ces évolutions ont permis un développement des sociétés et elles ont des conséquences importantes sur les écosystèmes. Et donc, ça pose une question de transition, puisque ce système n'est aujourd'hui plus soutenable pour... Pour analyser les impacts de ces relations ville-campagne, on peut utiliser une notion qui est celle du métabolisme territorial, qui a été définie par Sabine Barle comme l'ensemble des flux de matière et d'énergie mis en jeu par le fonctionnement d'une société inscrite dans un territoire donné. Pour la comprendre, cette définition, on pourrait comparer ça au fonctionnement de notre métabolisme individuel. On mange, on se chauffe, on se toque aussi. Et on va rejeter tout un tas d'éléments. Et en fait, on peut multiplier ce fonctionnement métabolique d'un individu par tous les habitants, les usagers sur un territoire, et ça nous donne un métabolisme global. Et ce métabolisme, il est intéressant, parce qu'il va être le reflet territorial de ce qu'on appelle le régime socio-écologique. Un premier constat, c'est qu'il y a peu de relations ville-campagne aujourd'hui qui sont déployées. Moi, j'ai analysé 2641 documents. Les fameux projets alimentaires territoriaux, les plans climat, air, énergie territoriaux. J'ai identifié 63 relations villes-campagnes à l'échelle de toute la France hexagonale. Et là-dedans, j'ai identifié 7 cas potentiels de mutualisme. C'est une forme qui m'a assez intéressée parce que c'est l'association d'une ou plusieurs villes et campagnes dont les acteurs locaux vont tirer mutuellement profit de cette situation pour maîtriser les ressources renouvelables locales et répondre aux besoins des territoires dans lesquels ils s'inscrivent. J'ai étudié notamment trois cas et un qui était en Bretagne, sur une filière bois-énergie établie entre les communautés d'agglomération de Concarneau-Cornouaille et celle de Quimperlé. Alors ce qui est intéressant, c'est que ce projet, il est parti d'une dynamique assez simple au début, entre d'à côté une association d'agriculteurs qui regroupe à peu près une dizaine d'exploitants. principalement des éleveurs laitiers de la commune de Sker, et ils souhaitaient valoriser les rebuts de bois qui sont issus de l'entretien de leur haie. Pourquoi ? Parce que jusque-là, ils avaient peu de débouchés, donc finalement on a une source énergétique qui se consomme sans être utilisée, alors qu'elle est locale et elle peut être renouvelable si elle est bien exploitée. Et puis ça demande un temps de travail pour les agriculteurs qui n'est pas rémunéré, alors que pour autant, ces bocagères, elles ont un rôle, elles rendent ce qu'on appelle des services écosystémiques, et ils ont des marchés, c'est simplement les élus de la communauté d'agglomération de Quimperlé, pour les sensibiliser à ces enjeux de la valorisation du bois. Et ça répondait pour les élus à un projet de développement durable. La difficulté, c'est que les chaufferies de bois déchiquetés représentent un coût d'investissement très important. dès le début. Après, c'est amorti dans le long terme. Ils ont réussi à le concrétiser en ayant les subventions du plan Bois Énergie Bretagne. Donc là, on n'est pas forcément dans un cas de mutualisme dans un premier temps. En fait, ça va évoluer, cette forme-là, parce que les élus de la communauté d'agglomération de Quimperlé, de cette première expérience, vont se dire, mais plus largement, on a une ressource énergétique sur le territoire. Qui sont ces ébocagères ? Est-ce qu'on ne pourrait pas développer ? cette filière et lui donner plus d'importance sur le territoire et notamment maîtriser une partie de notre métabolisme. Donc ils ont proposé aux élus de la communauté d'agglos de Concarneau, avec lequel ils partageaient une proximité géographique, de faire une étude de faisabilité pour voir jusqu'à où ils pourraient développer la filière. Et donc ils vont se rendre compte qu'il y a un gisement assez important. On estime à peu près à 18 000 tonnes par an, le gisement qui peut être mobilisé. En plus, en dehors des haies bocagères, il y a d'autres types de bois qu'on pourrait valoriser. Il y a des exploitations forestières sur le territoire qui visent à produire du bois pour les meubles ou du bois d'œuvre. Quand on fait ces exploitations-là, on va enlever progressivement certains arbres pour que les principaux troncs prennent de la taille. C'est une sorte de bois d'opportunité des exploitations forestières qui pourrait aussi être du bois déchiqueté valorisé. Et puis, assez simplement aussi, sur toutes les communes, on a aussi du bois qui peut être valorisé, issu de l'entretien des espaces verts dans les communes et qui coûte en plus moins cher que le bois des boucagères. Donc là, on va avoir, certes, la majorité des ressources qui restent quand même des campagnes, mais une partie aussi qui sont produites dans les villes. Donc, on mixe toutes nos ressources ensemble. Et derrière, l'idée, c'était de se tourner plutôt vers les communes et les intercommunalités et prendre en compte également les besoins des communes rurales. On avait à peu près 26 communes qui ont été questionnées sur ça, et une dizaine qui ont envisagé d'y aller. En total, on a estimé à peu près 14 chaufferies qui ont été déployées en 2018. Donc là, on a un profil de mutualisme ville-campagne. Pour paraphraser les mots de ma directrice de thèse Sabine Barle, qui dit qu'aujourd'hui, on n'est pas en transition. socio-écologiques. On a des initiatives qui existent, mais la majorité du métabolisme est aujourd'hui contrôlée par d'autres acteurs qui sont dans un régime socio-écologique industriel. Est-ce qu'on va faire la bascule ? Je l'espère profondément. Je pense que les acteurs locaux poussent beaucoup et vont montrer beaucoup de choses. C'est une richesse qu'il faut regarder, qu'il faut diffuser. Après, il y a une responsabilité au niveau national qui doit être assumée et qui, j'espère, sera là dans les prochaines années. Je peux vous proposer deux références pour prolonger le sujet. Le premier, c'est un excellent bouquin qui s'appelle « La ville affamée » ou « Hungry City » en anglais, de Caroline Steele, qui décrit avec une magnifique dose d'humour tout ce fonctionnement des villes. autour de l'approvisionnement alimentaire et comment on a évolué dans l'histoire. Et il y a le podcast Circular Métabolisme d'Aristide Athanasiadis.