Louis HenryJe suis Louis-Henry, je suis architecte, urbaniste. Je travaille à l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts et je manie beaucoup de sujets qui concernent la ville et les transitions. Deux raisons pour que je m'intéresse aux personnes âgées dépendantes. La première, c'est de constater que... Toutes les personnes que je connais et qui ont un parent, un grand-parent dans un établissement pour personnes âgées dépendantes, toutes ces personnes sont malheureuses de voir comment ils vivent et malheureuses du sentiment d'abandon qu'elles produisent. La deuxième raison, c'est que j'ai passé un temps assez long au centre de civilisation burundaise ou burundi et que nous rencontrions des vieux, des très vieux, pour les faire... parler sur des sujets très pointus. Par exemple, pourquoi y a-t-il une famine l'année qui suit la mort du roi ? Le matin, nous arrivions très tôt. Il y avait 3-4 personnes autour de nous qui nous attendaient. Et à la fin de la matinée, il y avait 200 personnes autour de nous. Et toutes écoutaient ces vieux qui disaient des choses qui avaient du sens ou qui n'en avaient plus, mais les écoutaient avec gourmandise et avec respect. Il y avait un article à relire qui était un article de la Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse qui racontait un voyage aux Pays-Bas. Une première phrase qui était « Dans un Ehpad, on vous dit que vous êtes comme chez vous. Dans l'équivalent des Ehpad aux Pays-Bas, vous êtes chez vous. » J'ai eu envie d'aller voir. L'objectif de ce voyage, c'est de voir de quelle manière on peut appréhender la vie de personnes qui sont au bout de leur séjour. au bout de leur séjour sur Terre, et que ça ne soit pas ni le Club Med, ni un mouroir. Ce qui m'a le plus marqué, c'est que l'accueil se fait sur le thème de la vie quotidienne, et pas du tout sur le thème du soin, sur la qualité de la lumière le matin. Pourquoi on a besoin d'une lumière bleue le matin pour se réveiller, d'une lumière chaude le soir pour s'endormir ? Pourquoi on a besoin d'une qualité d'air ? qui permet de bien respirer, d'avoir un cerveau bien oxygéné, et de bien réfléchir, avec peut-être un cerveau qui est un peu vieux, qui est un peu usé, mais qui peut encore faire des choses. Mais aussi, comment on peut vivre au milieu des plantes, avec des animaux domestiques, avec d'autres personnes âgées, avec des conflits aussi, parce qu'avoir des conflits, c'est vivre. On a vu euh... Un certain nombre d'établissements, mais j'en prendrais deux qui sont des établissements type. L'un qui ressemblait à une médiathèque quand on y est arrivé, avec des vieux qui étaient attablés à une longue table et qui étaient en train de feuilleter des revues ou un livre ou de regarder dans le vague. Et on a été accueillis dans cet établissement par le responsable de l'innovation. Et il nous a accueillis dans le jardin et non pas à l'intérieur de la maison parce que dans le jardin, on ne dérangeait pas les vieux. Et dans ce jardin, on nous a expliqué tout de suite que c'était normal qu'il y ait des poules qui nous sautent sur les genoux, qu'il y ait des Ausha, un chien qui se baladait là, de manière à ce qu'on soit dans un monde vivant. Et puis l'autre type d'établissement qu'on a visité, c'est un village Alzheimer, dans lequel il n'y a que des démons. Et c'est un morceau de ville dans la ville, un morceau de ville fermé, mais un morceau de ville dans lequel on est totalement libre. On arrive sur une place de village. Sur cette place de village, il y a une fontaine, il y a des vieux qui sont assis sur des bancs au soleil, il y a un café, il y a un restaurant, il y a une supérette, il y a une salle de spectacle, il y a quelqu'un qui joue du piano dans une salle, il y a un théâtre. Et dans cette vision positive, on peut ajouter aussi qu'il n'y a pas d'uniforme, pas de blouse blanche, pas de chariot. Il y a des personnes dont on ne sait pas si elles résident ici ou si elles sont soignantes ou si elles sont bénévoles. Alors bénévoles, ils sont un peu différents de ce que seraient peut-être des bénévoles tels qu'on les entendrait chez nous. Ils représentent autant de personnel que le personnel d'accueil. Ce sont des jeunes vieux. qui ont envie de se rendre utile en aidant d'autres vieux. Ce sont des gens qui peuvent être au chômage, ça peut être des gens qui sortent de prison, ça peut être des gens qui sont entre deux projets, ça peut être toutes sortes de gens. La manière négative, ça pourrait être de dire qu'on arrive à Sinechita, on arrive dans un décor, c'est à la fois une vraie et une fausse ville. Dans le village Alzheimer, ils vivent comme vous et moi, c'est-à-dire qu'ils ont un appartement, ils sont locataires d'un appartement, Ils ne sont pas dans une chambre. Dans cet appartement, ils font ce qu'ils ont envie de faire. Ils ont une pièce commune pour huit logements, dans laquelle ils peuvent faire ensemble des choses ou pas, selon l'envie qu'ils en ont. Ils doivent participer à leur vie quotidienne, c'est-à-dire que tant qu'ils le peuvent, ils vont aider à faire un lit, ils vont aider à préparer le repas, ils vont choisir leur repas, il n'y a pas de restauration collective. Et puis, ils vont se balader, ils vont aller sur la place du village, ils vont aller parler à quelqu'un. Et quand la nuit arrive, s'ils en ont envie, ils peuvent continuer à traîner dans la rue. On n'est pas obligé de les assommer avec des médicaments pour les faire dormir. D'ailleurs, quand ils arrivent, ils prennent en moyenne, si ma mémoire est bonne, 11 médicaments. Et au bout de quelques mois, ils descendent à 3. Les vieux qui sont dans ces établissements ont encore des projets. Sur le toit de l'établissement, j'ai vu construire des cabanes à lapins. j'ai vu construire. des supports pour installer des plantes, j'ai vu construire des trucs avec des planches, bien faits, mal faits, de briquets de broc, conflictuels entre ceux qui font très bien et ceux qui ne font pas très bien, qui critiquent ceux qui font très bien. Mais tout ça, c'est toujours de la vie. Il y a deux types d'activités qui stimulent les gens qui se trouvent dans ces établissements, notamment le fait de se balader à vélo, pour ceux qui peuvent encore en faire, ou d'être baladé à vélo pour ceux qui sont en fauteuil roulant, avec des triporteurs dans lesquels on installe le fauteuil roulant. C'est un truc qui les fait beaucoup rigoler. Les activités manuelles, c'est quelque chose qui nous construit. A la fois, nous avons des choses qui sont construites par le cerveau, qui sont montées par le cerveau qui commande à nos mains. Mais quand nous faisons des choses avec les mains, nos mains nous apprennent quelque chose. Et le fait de pouvoir continuer à fabriquer des choses, à construire, à démonter, à toucher du bois, à manier des outils, au risque de se couper, encore une fois, c'est être vivant. Pour aller dans le village d'Alzheimer, il faut être dément, c'est le premier critère. En fait, tout le monde peut accéder à ce type d'établissement. Les prix s'étalent de 350 à 2500 euros par mois, ce qui n'est pas très élevé. Mais le système est très différent du système français, puisqu'il repose d'une part sur la location d'un logement, mais c'est la même chose qu'on soit dément ou pas, et sur des soins, on ne paie rien directement. à la structure. On paie à l'État et c'est l'État qui va payer les soins qui seront nécessaires. Le modèle que j'ai vu aux Pays-Bas, même s'il est un peu surprenant, s'il est loin de notre modèle, il est réplicable en France, mais il est réplicable au prix d'un changement de mentalité complet. C'est d'abord changer de regard, accepter qu'il y a un risque, accepter que ces gens-là soient encore vivants avant d'être morts. Ça me semble très profondément souhaitable d'aller dans cette direction parce que le système actuel... actuelle ne nous convient pas. Il y a un film qui raconte bien la douleur de la séparation, qui est un film d'Ettore Scola, qui s'appelle Les Nouveaux Monstres. Et dans la dernière séquence, la mère prend conscience, petit à petit, qu'on va la laisser dans cet établissement, qui n'est pas un lieu de rêve. Et quand il voit qu'on tire sa mère un peu brutalement par la main, il dit « Et traitez-la comme une reine ! » [FIN]