- Speaker #0
Steven, on a enregistré un épisode ensemble, on a parlé de ton livre qui s'appelle L'art de la dispute. Tu nous expliques comment apaiser les tensions dans le couple et transformer les conflits en complicité. Ton discours est passionnant, ton livre est hyper intéressant, c'est un outil précieux. Et l'épisode principal, si vous ne l'avez pas écouté, est vraiment extrêmement riche et intéressant, donc je vous en recommande l'écoute. Et là... j'avais envie de profiter de t'avoir sous la main pour te demander un petit peu ce que tu pensais d'une situation j'ai vu une vidéo en fait qui a été virale dans laquelle une jeune femme exposait un message vocal qu'elle a pu recevoir de la directrice de l'école qui expliquait qu'en gros l'inscription ne pouvait pas être prise en compte et qu'il fallait revenir puisque son conjoint n'avait pas signé le chèque pas envoyé l'assurance Et je ne sais plus ce qu'il n'avait pas fait, mais en gros, rien n'allait si on résumait. Et il fallait tout reprendre. C'est vrai que moi, ça m'a mis vraiment en colère de voir ça parce que j'y ai vu de l'incompétence stratégique, à savoir le fait de mal faire une tâche pour nous inciter à plus demander d'aide la prochaine fois. D'ailleurs, je n'utilise même pas le bon mot parce qu'inscrire son enfant à l'école, ce n'est pas aider sa compagne, c'est juste prendre sa part. En tout cas, ça n'incite pas. pas à lui demander de prendre sa part sur ce volet-là, puisque c'est ni fait ni à faire. Donc ça me met en colère, moi. Je trouve que ce genre de situation se rejoue très fréquemment dans les couples hétérosexuels et que ce n'est pas voué à aider les femmes à avoir moins de charges mentales.
- Speaker #1
Ni à aider les hommes à devenir plus compétents. Oui,
- Speaker #0
c'est sûr.
- Speaker #1
Et donc ce que tu appelles l'incompétence stratégique, si je comprends bien, ce serait une stratégie plus ou moins consciente du papa, dans cette vidéo dont tu parles, pour que sa compagne ne lui demande plus de s'occuper des tâches qui concernent leur enfant. C'est ça ? C'est ça. C'est complètement possible que tu aies raison et qu'effectivement, le gars n'a pas du tout envie de se prendre la tête avec ça. Il se le dit consciemment ou pas, mais voir le truc express, c'est tout à fait possible. Mais ce n'est pas la seule hypothèse. Moi, je travaille par hypothèse, en fait, qui ensuite, on va chercher à les vérifier, voir ce qui est juste ou pas. Ici, je ferai une autre hypothèse. Je ferai l'hypothèse que le papa en question, lui, on ne lui a jamais vraiment demandé de s'occuper de ces choses-là dans son expérience de vie avant. Par exemple, il y a des gens qui ont une maman très maman, y compris dans l'âge adulte, tu vois, qui n'arrivent pas à lâcher le fait d'être maman et qui veulent à tout prix s'occuper de leur enfant, même quand il a plus de 20 ans et qui vont lui faire ses courses. qui vont lui remplir ses dossiers pour les impôts, qui vont lui faire ses démarches, qui vont suivre son compte en banque. Et il y a des jeunes adultes qui n'arrivent pas à couper le cordon, à dire « arrête de m'emmerder, c'est moi qui m'en occupe » . Il y en a qui n'y arrivent pas et qui se confortent là-dedans en fait. Il y a des moments où ils vont continuer à faire les lessives du grand alors qu'il est grand. Et donc ce n'est pas forcément l'aider mais... Mais si on a grandi comme ça, c'est tout à fait possible. Et ça,
- Speaker #0
c'est nécessairement de la maman ou c'est peu pareil ?
- Speaker #1
Je dis la maman parce que c'est rare que le papa fasse les lessives, c'est rare que le papa supervise. En général, c'est plus souvent, encore une fois, évidemment, c'est des stéréotypes de genre. Pourquoi ? Parce que dans plus de 90% des cas, c'est ce qui se passe. Et les 10% qui restent, ils existent, mais ce sont des minorités. Donc, quand une personne a grandi avec, on va dire, des parents trop protecteurs, la personne n'apprend pas à se débrouiller toute seule.
- Speaker #0
Les parents hélicoptères.
- Speaker #1
hélicoptères, je ne connais pas l'expression. Ah oui,
- Speaker #0
les parents hélicoptères, c'est les parents qui, en gros, évitent à chaque fois la difficulté à leurs enfants. Voilà, c'est ça,
- Speaker #1
les sauveurs, le syndrome du sauveur. Et en fait, peut-être que ce papa, il est plein de bonne volonté, mais il manque cruellement d'expérience. Et du coup, avec le stress en plus, si c'est la première fois qu'il fait ça, il ne sait pas trop comment se positionner, il oublie, il ne fait pas, il fait mal. Donc, ce n'est peut-être pas de l'incompétence stratégique, c'est peut-être juste de l'incompétence.
- Speaker #0
Oui, ok.
- Speaker #1
Parce qu'il n'a pas appris, c'est tout à fait possible.
- Speaker #0
Et tu vois, typiquement, dans un cas comme ça, si c'était moi qui avais vécu cette situation, je reçois ce message vocal de la directrice. Ça va me mettre en colère. Ça va beaucoup m'énerver de me dire vraiment, c'est fou, je ne peux pas déléguer.
- Speaker #1
C'est super intéressant que ça te mette en colère à ce point là, parce que la colère semble être disproportionnée par rapport à l'événement. Et du coup, ça révèle que l'événement, c'est juste une allumette qui va mettre le feu à des poudres qui sont là depuis bien plus longtemps. Et je t'invite à t'interroger sur les racines de cette colère. Qu'est-ce qu'elle cherche à exprimer vraiment cette colère ? Est-ce que c'est un sentiment d'injustice dans la répartition de la charge homme-femme, dans les couples hétéros traditionnels ? Est-ce que c'est quelque chose de plus ancien ? Peut-être que, j'en sais rien, je te connais pas, mais peut-être que t'as eu un frère et qu'il a fallu que tu t'occupes de beaucoup de choses à sa place. Peut-être qu'on lui a passé des tas de trucs que toi on t'a pas passé. Ou peut-être que, si t'as eu tes deux parents, un homme et une femme, peut-être que ton papa il se la coule. Les douces en rentrant du boulot dans le canapé pendant que ta maman elle trimait alors qu'elle avait déjà bossé dans la journée. Tu vois, ça renvoie peut-être à des sentiments d'injustice de cet ordre-là. Ou peut-être que c'est même antérieur à tes parents. Peut-être que c'est quelque chose dont tu as hérité, que ta mère a lutté contre parce qu'elle a vu ses parents souffrir et qu'elle te l'a transmis. Tu vois, la colère elle peut venir de plein d'endroits. Et finalement, ce qui est vraiment important, c'est même pas d'où elle vient. Ce qui est important, c'est ce que tu en fais aujourd'hui en fait. C'est déjà un, je dirais, de réaliser qu'elle est peut-être... trop importante par rapport à l'événement et que donc, tu aurais besoin de la canaliser autrement que sur ton compagnon.
- Speaker #0
Oui, mais tu vois, typiquement, par exemple, dans un cas comme celui-ci, c'est ça qui est intéressant quand on prend un cas concret, tu vois. Typiquement, si moi, j'étais cette personne. Et encore une fois, si cette personne écoute l'épisode, vraiment, il n'y a rien du tout. Il n'y a pas d'animosité ou quoi que ce soit contre votre conjoint ou même la manière dont vous avez réagi parce que je crois que ça n'a pas été un sujet. Dans leur couple, c'est ça qui est aussi intéressant. C'est pratique.
- Speaker #1
Ça veut dire que chez elle, il n'y avait pas assez de colère qu'il y a chez toi. Exactement.
- Speaker #0
Peut-être même que par ailleurs, il prend tout à fait sa place et qu'il n'y a pas de sujet. Parce que quand on rate une seule chose, ce n'est pas grave. Ce qui est embêtant, c'est quand la situation se répète et qu'on se dit en fait, là, je me sens épuisée. Et en plus, quand je délègue, je n'arrive pas à déléguer. Mais donc, par exemple, dans un cas comme celui-ci où tu me dis, il faut essayer de canaliser la colère. Sur le moment, on n'y arrive pas. Comment fait-on pour déjà apaiser la crise, gérer le truc, tu vois ?
- Speaker #1
La base, c'est la manière dont on respire. C'est la base parce que la manière dont on respire conditionne à quasiment 100% le fonctionnement de notre système nerveux. Parce qu'on respire plusieurs fois par minute et qu'à chaque nouvelle respiration, le système nerveux prend de nouvelles infos, envoie de nouvelles infos au cœur sur comment il doit battre, sur le système émotionnel, sur comment il doit être en colère, en alerte, en inquiétude ou pas, ou être rassuré et tranquille. Donc la base c'est ça. Donc si tu te sens en proie tout d'un coup à une colère pour un sujet comparable, on va dire, je t'invite à déjà reconnaître que tu es dans cette colère et que tu ne vas pas pouvoir faire quelque chose d'efficace avec cette colère dans cet état-là. Il faut déjà la canaliser, l'accepter. Canaliser la colère, ça ne veut pas dire lutter contre, c'est tout le contraire. Ça veut dire l'accepter, l'intégrer et utiliser son énergie. Et pour ça, il faut que tu commences par reprendre possession de... ton mode évolution, en calmant ton mode survie. Et pour ça, il faut respirer. Donc prends-toi une minute ou deux. Si tu peux accéder à une fenêtre ou de l'air frais de dehors, vas-y.
- Speaker #0
Pas pour sauter, du coup.
- Speaker #1
Non. Éventuellement, gueule un grand coup, ça fait du bien. Si ça va faire peur à personne, pousse un gros cri. Ça fait du bien, ça soulage, ça libère instantanément. Si vraiment c'est une colère noire, prends un coussin et tape sur un truc mou, tu vois, sur un canapé pour te défouler un peu. Respire. Accepte que tu es en colère. Utilise cette énergie. Et utilise-la pour réfléchir, mais en respirant. Du coup, ne te laisse pas dominer par cette colère, mais Ausha comme un cheval qui va pouvoir t'emmener plus loin. Parce que l'émotion de la colère, elle est magnifique, elle est ultra puissante. C'est une des émotions les plus puissantes. Ça donne énormément de courage, énormément de motivation, de volonté. Ça libère énormément d'énergie. Et c'est à nous de décider comment on va utiliser cette énergie. Donc c'est sûr que tu peux l'utiliser pour incendier ton compagnon. Mais ce n'est pas forcément le truc le plus constructif à faire. Bon, après, des fois, ça fait du bien de se prendre un coup de pompe dans le derrière, de se faire recadrer quand on a merdé, ça fait du bien aussi. Ce n'est pas non plus une mauvaise chose que de dire ces quatre vérités à quelqu'un, parfois. Mais le faire avec mesure et avec intelligence, c'est souvent beaucoup plus efficace que de le faire à chaud dans la démesure. Et exagérative. Que là, tu risques de tomber dans la critique et de faire plus de mal que de bien.
- Speaker #0
Et oui, je rebondis sur quelque chose, un schéma qui, je pense, parlera à beaucoup de personnes qui nous écoutent. Tu vois le fait que par exemple, quand quelque chose comme ça, un événement va se produire, qui sur le papier c'est vrai quand il est isolé et pas très grave, on a tendance à du coup le transformer en procès total. C'est-à-dire, puis il y avait aussi cette fois-là, cette fois-là, cette fois-là où j'ai pas pu compter sur toi, etc. Et ça par exemple, comment on fait ? Pour l'éviter, est-ce que finalement le gros cliché de dire la communication c'est le principal, c'est-à-dire est-ce qu'il faut le dire au fur et à mesure pour ne pas conserver cette rancœur, ou est-ce qu'il n'y a pas de règle là-dessus non plus et ce n'est pas quelque chose que tu conseilles ?
- Speaker #1
Je pense que le fait de remonter les vieux dossiers, c'est une tendance naturelle qu'on a en tant qu'être humain, parce que si par exemple tu es en colère parce qu'il n'a pas signé un chèque et que ça te... ramène dans le souvenir de « oui, mais il n'avait pas non plus bien rempli le dossier de la CAF, et puis déjà, l'état civil, il avait fait une faute sur le prénom, etc. » Si c'est des choses que tu as déjà exprimées, qui ont déjà été discutées, et qui ont déjà été, on va dire, bouclées, ne reviens pas dessus. Fais-le pour toi, par contre. Prends ton journal intime, prends ton cahier. Écris, écris-le, défoule-toi parce que c'est important que ça puisse sortir. Mais ça fait plus de mal que de bien de le ressortir à la personne. Si t'en as déjà discuté, que tu l'as déjà dit, ça fait plus de mal que de bien. Si tu l'as pas dit, c'est ta responsabilité de pas l'avoir dit. Y'a rien qui t'a empêché de le dire. Donc assume que c'est toi qui as décidé de pas le dire. Et c'est pas la peine d'aller lui reprocher un truc qu'il a fait il y a 6 mois, ça sert à rien. Assume que t'as décidé de prendre sur toi, de pas le dire. Assume, c'est comme ça. C'était le choix que tu as fait. Je pense que souvent dans les relations de couple, ce qui nous porte préjudice, c'est qu'on a du mal à assumer les décisions qu'on a prises. Déjà, on a pris la décision d'être avec cette personne. C'est déjà une décision qu'on a prise et souvent en connaissance de cause. C'est-à-dire que si ton mec a du mal avec l'administratif et à prendre en charge ce genre de trucs, tu le sais déjà. Donc si tu te dis, oui, je ne peux pas compter sur lui, je ne peux pas déléguer, peut-être, mais tu le savais déjà. Ce n'est pas une découverte. Première chose. Ensuite, deuxième chose, c'est qu'est-ce que l'autre apporte à la relation ? que toi tu n'apportes pas. Parce que peut-être qu'il est nul au niveau administratif, si on reste sur cet exemple-là, mais qu'il est excellent pour gérer tout ce qui concerne les prises de courant qui ne marchent plus, les portes qui grincent, les placards qui ne ferment pas. Tu vois, il est peut-être bon dans d'autres choses. Je pars sur un cliché du mec qui bricole, mais c'est peut-être autre chose. Tu vois, peut-être que quand toi tu es triste et que tu pleures, il a cette capacité merveilleuse de te prendre dans ses bras et de te rassurer. Tu vois, il apporte peut-être autre chose que toi tu as plus de mal à amener. Donc je pense que au-delà de se dire je ne peux pas compter sur l'autre, c'est surtout se dire sur quoi est-ce que je peux compter sur l'autre ? Dans quel domaine est-ce que l'autre est doué ? Et sur quel sujet est-ce que je peux compter sur l'autre ? Et s'il y a des sujets sur lesquels tu peux vraiment compter sur l'autre et que l'autre peut vraiment compter sur toi pour d'autres sujets, assume qu'on est des complémentaires. Voilà. Un qui gère sur un truc et l'autre qui gère sur autre chose. Je l'ai vu, et si tu veux bien je vais terminer là-dessus, je l'ai vu se produire avec quelqu'un qui m'est très proche dans ma famille. qui est en relation depuis plus de 40 ans avec la même personne. Et j'ai vu leur relation se nouer, puisque j'étais ado quand ça s'est fait, et ils sont toujours ensemble. Et c'est deux personnes qui étaient très 68 arts, baba cool, femmes indépendantes, chacun se démerde, chacun s'éconde, chacun prend tout en charge. Et donc au début, les deux cuisinaient, les deux faisaient les courses, les deux réparaient les trucs dans la maison. Et qu'est-ce qui s'est passé au fil des décennies ? Très naturellement, la femme s'est orientée sur les tâches plutôt traditionnellement féminines. Pas parce que c'est un truc imposé, mais parce que finalement c'est ce qui lui convient le mieux. Et le mec s'est orienté sur les tâches plus traditionnellement masculines. Là aussi parce que c'est là qu'il est le plus doué. Et ils ont trouvé leur équilibre et chacun prend en charge des choses complémentaires. Et je l'ai vu se faire tout naturellement. Et crois-moi qu'au départ c'était vraiment des gens qui étaient à l'antithèse du couple standard. C'était un couple libre, chacun se démerde, chacun couche avec qui il veut, quand il veut, comme il veut. C'était vraiment un couple ouvert. et non conventionnels, extrêmement peu conventionnels. Et finalement, au fil des décennies, après plus de 40 ans ensemble maintenant, ils ont trouvé leur mode de fonctionnement qui leur convient à eux. Donc il faut savoir en quoi on se complète en fait. Et pas avoir des attentes irréalistes.
- Speaker #0
Je te remercie beaucoup.
- Speaker #1
C'était un plaisir. Et un sacré bonus.
- Speaker #0
Et puis je te dis à bientôt.
- Speaker #1
Merci Pauline, à bientôt. Ciao.