- Speaker #0
Bonjour et bienvenue à tous dans le podcast de Virage. Je m'appelle Valentin Ausha et comme toutes les semaines, je suis en présence de Marina Blanchard. Marina qui nous parle aujourd'hui d'Eliane, prénom d'emprunt. Eliane a 60 ans, elle partage la propriété d'un bien immobilier avec ses deux sœurs et a exprimé sa volonté d'en sortir. Mais rien ne se passe et ça crée beaucoup de tension.
- Speaker #1
Bonjour, vous écoutez le podcast de Virage. On vous donne des pistes pour aller de l'avant, parfois à contre-courant. Je suis Marina Blanchard, psychologue, formatrice et fondatrice de Virage. Mon école s'inscrit dans la lignée de celle de Palo Alto, c'est-à-dire de la thérapie brève systémique.
- Speaker #0
Marina, quand Eliane vient te voir, elle est terriblement en colère. Oui. Et ça commence à affecter énormément sa relation avec sa compagnie.
- Speaker #1
Oui, exactement. Elle est en colère contre ses sœurs, parce qu'elle a le sentiment que rien ne bouge, alors qu'elle a exprimé clairement sa volonté de sortir de cette indivision. Donc elles ont ensemble une maison d'un héritage en fait. Et Eliane considère que c'est compliqué, elles n'ont pas la même manière de voir les choses dans la gestion de cette maison. Il y en a une qui veut louer, il y en a une qui veut louer, il y en a une qui ne veut pas louer. Eliane, elle ne sait même pas très bien ce qu'elle veut, elle a envie de sortir parce qu'elle se rend compte que c'est compliqué. Elle a dit qu'elle voulait sortir. Elles ont eu une réunion, il y a trois mois maintenant, donc quand elles viennent me voir, on est trois mois après la réunion, et rien n'a bougé depuis. À la réunion, il y avait un médiateur, et il était décidé qu'elle sortait de l'indivision, d'ailleurs, nul n'est tenu, dit la loi, de rester en indivision, et elle me dit que voilà, ça a été exprimé, ça a été acté, c'était OK pour tout le monde, il y a des démarches derrière à faire par rapport à un notaire, etc., voire deux. Soit, il doit voir si elle divise cette maison, ou si les autres achètent ou pas, il faut estimer un prix. Et Eliane voit que rien ne bouge depuis trois mois. Du coup, elle en parle aussi avec sa compagne, et sa compagne s'en mêle, quelque part en voulant peut-être l'aider, mais elle fâchait aussi, etc. Et ça fait mousser encore la colère d'Eliane.
- Speaker #0
Quelle est sa demande quand elle vient te voir en posant ce problème-là ?
- Speaker #1
Elle vient en me disant qu'est-ce que je dois faire parce que je ne m'en sors pas, en fait ça ne bouge pas, je ne comprends pas comment ça ne bouge pas, j'en ai reparlé à ma sœur qui m'a dit qu'elle n'avait pas le temps pour l'instant et il n'y a rien qui se passe, il n'y a rien qui bouge et donc voilà, elle ne se sent pas du tout respectée, la colère c'est évidemment l'émotion du non-respect et donc souvent je demande aux personnes à quoi sert d'après vous votre colère et bon, beaucoup de gens ne voient pas à quoi sert leur colère et ont l'impression que c'est juste une émotion envahissante et pénible. Alors qu'en fait, c'est une émotion qui nous dit « fais-toi respecter » . Et donc, c'est un peu ce travail-là que je vais faire avec Eliane, c'est de lui montrer que plus elle attend, elle se tait, plus elle laisse la colère augmenter, parce qu'en fait, elle subit les choses, alors qu'il n'y a pas de raison que ce soit ses sœurs qui doivent faire bouger les choses. Alors avec elle, je prends un exemple personnel, et je lui dis « moi, si j'ai envie que quelque chose bouge, et que je ne suis pas d'accord avec quelqu'un d'autre qui me dit « si tu veux, tu peux » , C'est à moi de faire les démarches pour que ça bouge. Et donc, effectivement, avec Éliane, je fais plusieurs recadrages dans ce sens-là, en me disant pourquoi ça se bougerait, quels seraient leurs avantages, etc. Et vraiment, en allant l'amener à se positionner plus comme une personne active. Elle a été capable de le dire, ce qui est déjà pas mal, parce qu'Éliane est quelqu'un qui essaie d'éviter le conflit. Et en fait, c'est pour éviter le conflit... Que pour l'instant, elle ne bouge pas trop, parce qu'elle n'ose pas non plus trop avancer, elle a peur que les autres lui disent qu'elle va trop vite, donc elle espère que ça vienne des autres.
- Speaker #0
Oui, elle est en position basse, elle subit une situation, et comme ce n'est pas naturel pour elle d'aller à la confrontation, elle espère que les choses vont changer d'elle-même. On imagine que ce message a déjà dû être communiqué typiquement par sa compagne, et que c'est ça qui génère justement une tension entre les deux. Qu'est-ce qui fait que dans ce cas-ci, et en thérapie, les choses vont percoler et vont faire qu'elle va changer d'approche, justement.
- Speaker #1
Oui, en fait, c'est parce que, justement, moi, je la projette un peu dans l'avenir en disant, en fait, rien ne risque de bouger. Là, on est trois mois après, mais dans six mois, vous risquez d'être dans la même chose si vous ne prenez pas la responsabilité de bouger les choses, puisque c'est vous qui le souhaitez, puisque c'est vous qui souffrez de l'indivision, parce que ces sœurs n'en souffrent pas. Et donc, effectivement, là, vraiment, je pense qu'il y a aussi... Merci. Dans le message de sa campagne, il y avait des intérêts financiers qui la dérangeaient aussi et qui avaient généré des tensions aussi, parce que la campagne veut tirer le maximum d'argent, alors que si c'est sa sœur qui rachète, elle veut que ce soit juste, mais elle ne veut pas aller chercher des expertises les plus chères. Donc ça, voilà. De coup, moi, j'ai proposé, parce qu'une de ces tentatives de régulation, comme on l'entend ici, c'est aussi d'en parler avec sa campagne. Donc je lui ai proposé de ne plus en parler avec sa campagne, en disant que sa campagne... avait une position trop subjective, qu'en plus on en parle ici, elle me consultait pour ça, que donc elle avait un lieu pour en parler, et de par contre commencer à agir pour ne plus rester dans cette attente vis-à-vis des autres, qui la mettait évidemment en colère, à juste titre en colère, et en même temps pas tout à fait à juste titre, puisque voilà, comme je le disais, on peut comprendre les autres, je lui ai dit, si j'étais votre sœur, je ne bougerais pas non plus, puisque je ne veux pas l'indivision, je ne bougerais pas évidemment. Oui,
- Speaker #0
aucun intérêt à changer d'approche.
- Speaker #1
Aucun, aucun.
- Speaker #0
Je voulais revenir sur ce que tu mentionnais ici dans le cadre de sa campagne, c'est quelque chose qu'on voit régulièrement en thérapie dans le modèle de Palo Alto, c'est ce qu'on appelle dans le jargon l'entourage bienveillant, c'est-à-dire les proches. auquel on a naturellement envie de se confier, qui veut l'aider en donnant des conseils. Parfois, les conseils aident, parfois, pas du tout.
- Speaker #1
Mais parfois, l'enfer est pavé de bonnes intentions. On dit souvent, et c'est vraiment, pour moi, l'entourage bienveillant, quand on le repère au cœur d'un problème, souvent, c'est exactement ça, c'est l'enfer pavé de bonnes intentions, c'est vraiment vouloir aider. Et ce que je fais pour aider, malheureusement, au lieu d'aider, j'envenime. Ici, il y a plutôt un... un enveniment, je ne sais pas si ça se dit, de la situation, une aggravation par le fait que la compagne lui met une pression, voit les sœurs comme des ennemis, alors qu'Éliane ne les voit pas comme des ennemis. Éliane, elle veut sortir de l'indivision, mais elle n'est pas en guerre avec ses sœurs, ça se passe bien, elle veut préserver cette relation-là, justement. Et c'est en voulant la préserver qu'elle ne bouge pas assez vite. Et comme je lui montre qu'elle développe de la colère, qu'il va faire le contraire de préserver, puisqu'évidemment, C'est sûr que si je veux préserver une relation, mais que j'avale ma colère par rapport à l'autre, à un moment donné, je risque d'exploser, je risque d'en vouloir vraiment aux autres. Et c'est vrai que du coup, Eliane...
- Speaker #0
Elle est encore plus dans l'évitement quelque part. Oui, tout à fait. Elle est encore plus paralysée, alors que sa compagne voudrait rencontrer la femme.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
La colère, c'est subtil, comme toutes les émotions. C'est-à-dire qu'on aurait tendance, à se dire, on va travailler sur la colère, on va essayer de la soulager en... anéantissant la colère quelque part, ce cas-ci illustre précisément qu'il faut garder une part de colère.
- Speaker #1
C'est ça. En fait, c'est ça. La colère, c'est intéressant de se dire, quand on a de la colère, soit j'ai de la colère pour quelque chose que je peux changer, et donc il faut que j'aille le changer, soit j'ai de la colère pour des choses que je ne peux pas changer. Il se pourrait, par exemple, qu'Éliane ait de la colère pour sa mère qui a tout laissé en indivision. Et ça, voilà, c'est une colère qui ne va pas pouvoir changer le fait que sa mère a tout laissé en indivision. C'est quelque chose de passé. Et donc, à ce moment-là, c'est une colère qu'on va devoir évacuer, trouver des canaux d'irrigation, comme on pourrait dire, plutôt que d'essayer de l'avaler, de l'oublier, de penser à autre chose, etc. Et alors la colère va toujours revenir, et on va parler, enfin les gens parlent souvent de rumination, je rumine la colère. Et si la colère est inutile, effectivement, il faut, plutôt que de la ruminer, la déverser et arriver à la vider en écrivant. Enfin, il y a une série de possibilités. Et si par contre, et ici c'est le cas d'Eliane, exactement comme tu disais, cette colère, en fait il faut la garder, parce que c'est cette colère qui va l'amener à bouger, à aller faire les démarches qu'il faut auprès du notaire, etc., et donc à se mettre en marche. La colère est vraiment une émotion qui amène à l'action, en fait, et ici il faut surtout bien la préserver et l'utiliser à bon escient.
- Speaker #0
L'usage du temps dans ce cas-ci est très intéressant, c'est-à-dire que c'est de lui montrer, parce que ce qu'on imagine difficile, c'est le passage à l'acte.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
tu recadres comme tu disais tu montres à Eliane que ce qu'elle fait ne fonctionne pas et que ça ne va pas l'amener à atteindre l'objectif qu'elle voudrait justement atteindre on voit les résistances assez naturelles, assez logiques qui vont avec la relation avec ses soeurs, sa personnalité comment justement arriver à rendre ce passage à l'acte plus naturel plus organique quelque part et du coup faisable pour quelqu'un qui a toujours évité de le faire oui ici en fait ça lui a paru logique dans le sens que ça allait aller vers un apaisement
- Speaker #1
pour elle. Et donc, en fait, je pense que vraiment, elle n'avait pas du tout vu ce qui pourtant paraît presque évident, j'ai envie de dire, de l'extérieur, parce qu'on se dit, il suffisait qu'elle y aille. Comment ça se fait qu'elle attend que les autres bougent ? Et ça, évidemment, ça nous arrive à tous d'être dans des situations où on est tellement mené sur le guidon qu'on ne voit pas. Et du coup, en lui montrant qu'effectivement, soit elle convient à se taire, à nourrir la colère et à être de plus en plus mal, est coincée entre sa compagne, ses sœurs, etc. Soit elle bouge, et qu'en bougeant, effectivement, du coup... En fait, ici, c'est assez fluide pour elle, parce que je pense qu'en fait, étonnamment, elle n'y avait pas du tout pensé à faire elle-même des démarches. Comme si... Alors, peut-être aussi, parce qu'elle n'est pas l'aînée, qu'elle a une sœur qui prend... Il y a un contexte aussi, qui probablement fait qu'elle a une sœur qui prend le lit, qui en général fait, justement... il y a tout un contexte familial naturellement on va avoir une position on a chacun un peu une position exactement dans notre contexte familial et donc là il y a la question de la sortir de cette position qui est un peu attentiste et en mode ma soeur prend le lead surtout moi j'étais un peu étonnée parce qu'elle avait pu l'exprimer je trouvais que c'était presque plus difficile de l'exprimer que de faire des actions après surtout que ça avait été validé, les soeurs étaient d'accord donc j'étais moi-même un peu surprise mais je trouvais que c'était intéressant comme situation, pour montrer justement comment parfois, c'est à la fois simple et complexe. Enfin, je pense qu'après... Je crois qu'elle se disait en sortant un peu, comment je n'y ai pas pensé plus tôt, quoi. Mais en même temps... Et ça arrive souvent. Et ça arrive souvent, évidemment. D'où l'intérêt parfois d'un regard extérieur qui ne doit pas spécialement être un psy ou un professionnel, mais qui peut simplement être un ami, un collègue, quelqu'un qui regarde autrement la situation. Elle lui aurait peut-être dit la même chose que moi, mais non, c'est des histoires d'argent, etc. Donc on n'en parle pas non plus à tout le monde, n'importe comment. Et donc voilà, parfois, pour avoir une confidentialité ou une intimité, ça reste... délicat d'en parler autour de ça.
- Speaker #0
Merci Marina, à la semaine prochaine.
- Speaker #1
A la semaine prochaine. Merci de votre écoute, ça nous encourage de voir le nombre d'écoutes qui augmente de semaine en semaine. Nous vous remercions du fond du cœur et nous espérons vous retrouver très bientôt.