- Speaker #0
Bonjour et bienvenue dans le podcast de Virage. Je m'appelle Valentin Ausha et comme toutes les semaines, je suis en présence de Marina Blanchard. Marina qui va nous parler aujourd'hui de Bernard, prénom d'emprunt. Bernard a 60 ans, il a un fils, Tommy, qui a 25 ans. Et Bernard a constamment peur pour la vie et la sécurité de son fils.
- Speaker #1
Bonjour, vous écoutez le podcast de Virage. On vous donne des pistes pour aller de l'avant, parfois. à contre-courant. Je suis Marina Blanchard, psychologue, formatrice et fondatrice de Viral. Mon école s'inscrit dans la lignée de celle de Palo Alto, c'est la lune de la thérapie brève systémique.
- Speaker #0
Marina, donc Bernard est venu te voir parce que son fils Tommy a eu un grave accident de voiture il y a maintenant deux ans. Alors Tommy s'en est remis, Louis va assez bien en fait, physiquement et psychologiquement par rapport à cet événement traumatisant, mais son père Bernard manifestement est hyper angoissé, a une peur permanente de ce qui pourrait arriver à son fils. Et du coup, il l'appelle tout le temps.
- Speaker #1
Oui, et effectivement, quand il consulte, c'est parce que son fils commence à se sentir oppressé. Enfin, on a marre, quoi. Autant au début, il a compris, autant à un moment donné, ça devient invasif dans sa vie, j'ai envie de dire. Et donc, à un moment donné, ça devient un problème pour le fils qui, du coup, demande à son papa. de consulter parce qu'il souhaite que ça s'arrête, en tout cas que ça diminue. Il voudrait garder des contacts avec son père, mais pas de cette manière-là en tout cas. Et donc, en fait, ce qui est difficile pour Bernard, c'est que ce qui est difficile pour Bernard et qui en même temps est une aide pour la thérapie, parce que c'est mobilisant, c'est qu'il sent qu'il va abîmer la relation avec son fils et donc il va commencer à payer un prix un peu trop cher. Le fait de... finalement, parce que c'est un peu ça qu'on va mettre en avant, de ne pas gérer sa peur. Parce que la seule manière dont il gère sa peur, au lieu de travailler sur la peur, il l'enfuit et il ne l'écoute pas et il contrôle son fils. Il contrôle, c'est une expression de thérapeute, il n'est pas en train de le contrôler, mais il vérifie constamment, il se rassure constamment en allant appeler son fils, qui joue le jeu puisqu'il répond et le rassure. Il lui dit « je vais bien » , il lui dit « ça va bien, arrête de t'inquiéter » , etc. Mais du coup, il y a aussi quelque chose d'intéressant à se dire que si le fils ne répondait pas à ses appels, le laissait dans le vide, Bernard aurait dû affronter sa peur et la gérer. Mais là, c'est comme s'il donnait des miettes de réassurance qui font que ça le rassasie un peu suffisamment, mais pas. Ça entretient sans le vouloir.
- Speaker #0
Ce qui est terrible, c'est qu'on comprend les deux quelque part. On comprend ce père dans le réflexe naturel de vouloir s'assurer que son fils va bien.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
et qui quelque part se fait malgré lui, c'est difficile de lui dire, écoute, non, désolé, non seulement ça ne t'aide pas, mais en plus, ça peut détériorer la relation.
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #0
Comment est-ce qu'on amène ça à un papa qui se rend bien compte qu'il y a un problème, mais qui à la base parle vraiment d'une bonne intention ?
- Speaker #1
Oui, du coup, on va l'amener à aller travailler justement autour de la peur, qui est le moteur de ces appels envahissants à son fils, si on peut dire. Et donc l'idée c'est vraiment d'aller l'aider à regarder cette peur en face. Et c'est ultra dur de le faire avec un parent, c'est une des choses les plus difficiles qu'on doit faire comme thérapeute, mais ça arrive malheureusement régulièrement parce que beaucoup de parents ont peur pour X ou X raisons de perdre un enfant. Parce qu'ils ont entendu une maladie, parce que moi-même ça m'est arrivé quand mon fils a eu son permis de conduire, de me dire « il est un peu foufou, mon fils est un peu… » et de se dire… Est-ce qu'il ne va pas faire le malin avec des copains, qu'on y en a pour quoi ? Et donc, c'est une peur qui est évidemment très légitime, très très légitime, et qui en même temps se traverse. Alors évidemment, on ne peut pas la traverser en la vivant en vrai. Heureusement, l'idée, c'est vraiment d'aider le parent à imaginer les conséquences de ce drame et à pouvoir se dire, voilà, comment je rebondirais d'abord pas du tout, et puis comment doucement la vie reprendrait. Et donc, c'est vraiment aller visiter. avec lui, ce scénario du pire, comme on l'appelle, et c'est vraiment une des choses les pires. Et donc, effectivement, on voit avec lui, il faudra vider la chambre, il faudra laisser la personne traverser émotionnellement, avec l'intensité émotionnelle qui, évidemment, au départ, est énorme. C'est d'ailleurs pour ça que les gens n'y vont surtout pas. On compare souvent à un fantôme, c'est comme un fantôme qui vient hanter ce père, et lui au lieu d'écouter D'aller regarder le fantôme en face en se disant « Ok, qu'est-ce qui se passerait ? » Il n'a surtout pas envie d'aller à ça. Et il appelle son fils parce qu'il se dit que la meilleure manière d'être rassuré, c'est d'entendre sa voix et de savoir qui il est.
- Speaker #0
Donc ça veut dire que ça fait deux ans, depuis l'accident en fait, que cette peur est là. d'une façon ou d'une autre, lui passe son temps à l'éviter, ce qui explique qu'elle reste, voire gagne en intensité aujourd'hui.
- Speaker #1
Pour moi, oui. Pour moi, il y a quelque chose de ça. Et d'ailleurs, c'est en traversant cette peur qu'on est parvenu vraiment, et la peur, la colère aussi, de l'injustice, d'un accident, etc. Parce qu'en fait, il y a pas mal d'émotions, et toutes ces émotions étaient enfouies et pas entendues, parce que je suis un homme. côté infonctionné, je suis fort, je dois être fort pour mon fils aussi. Quand un enfant vit un accident, les parents doivent se montrer forts. Quand un enfant vit une difficulté, de manière générale, je trouve que c'est d'ailleurs quelque chose de pas facile, parce que souvent, on doit soutenir son enfant, donc on doit être un pilier, alors que soi-même, on est complètement ébranlé comme pilier, et donc on doit continuer à être un pilier bien droit et bien fort. Et donc, finalement, Bernard, ce qu'il avait fait, c'est ce que j'ai essayé de lui expliquer aussi, c'est important. de valider le fait qu'il a bien fait au départ de mettre ses émotions de côté parce qu'il fallait fonctionner pour son fils. Il fallait être là, prendre soin, faire des démarches administratives. Il y avait tout un fonctionnement, soutenir la maman. La famille, parfois, la famille élargit. C'est quand même vraiment autre chose. Et donc, à ce moment-là, mettre les émotions de côté, c'est adapté. Mais à un moment donné, quand elles reviennent comme ça, et là, c'était pour le coup vraiment fort, elles reviennent nuantes. Il va falloir se regarder le fantôme à ce moment-là, se poser la question de qu'est-ce qui aurait pu arriver ou qu'est-ce qui peut encore arriver, puisque aujourd'hui encore, il a peur, pas forcément de ce même type d'accident, mais de n'importe quoi d'autre qui peut arriver à son fils, et voir comment on traverse ça.
- Speaker #0
Tu parlais justement de traverser le pire. Est-ce qu'on revient sur le trauma initial, c'est-à-dire cet accident qui s'est passé il y a deux ans, ou est-ce qu'on travaille sur... ce qui pourrait se passer aujourd'hui ? Comment est-ce qu'on gère cette notion-là ?
- Speaker #1
Alors, c'est une très bonne question, parce que ça peut être l'un ou l'autre. Ça dépend évidemment des situations. Alors, il y a des situations où on va se dire, c'est vraiment le trauma qui lui fait peur. Donc, ce sont des éléments liés au trauma qui réactivent chaque fois sa peur. Un coup de téléphone, après il est apaisé parce que ce n'est pas ça, mais il a quand même besoin de parler à son fils parce que c'était un coup de téléphone par lequel il l'avait appris. Et à ce moment-là, on va moins travailler sur le pire et on va plus travailler sur le trauma. Et par contre, si on est sur une peur qui est présente et pas déclenchée par des éléments liés au trauma, on va plus être sur le pire et travailler sur comment il va traverser ça. Le fait de revoir le pire va permettre aussi de voir si on voit qu'en revoyant le pire, la personne est toujours rattachée au trauma, alors c'est sur le trauma qu'on va devoir travailler. Mais par contre, si on est dans d'autres scénarios fantômes, fantasmatique négatif, j'ai envie de dire, alors on va vraiment l'aider, la personne, à travailler ça, et quelque part, à être prêt au pire, et je dis toujours, c'est espérer le meilleur et préparer le pire, enfin, je ne suis pas la seule à le dire, je pense que c'est une phrase de Churchill, je ne sais pas, très bien, c'est Churchill ? Je ne sais pas, et donc, en tout cas, c'est sûr que ça va être important à ce moment-là de vraiment lui permettre l'avantage du pire, enfin, l'avantage, ce n'est pas très agréable à faire, évidemment, mais c'est que ça permet à la fois de repasser sur les émotions, sur les scénarios, et de finalement diminuer l'intensité émotionnelle à force de passer dessus. Et puis en plus, en allant au bout, c'est toujours de se dire, il y aura un après. Alors évidemment, ça restera horrible, et je dis toujours en passant, c'est pas parce qu'on fait ça que ça va pas être ultra difficile, ça va se passer. Et c'est pas parce qu'on fait ça non plus que ça va se passer. Simplement, l'idée c'est qu'aujourd'hui, vous ne gâchiez pas votre vie pour quelque chose qui ne se passe pas.
- Speaker #0
Comment on travaille là-dessus justement ? Tu parles de pire, d'affronter la peur et vers la peur, d'imaginer le scénario. Ça veut dire qu'en séance, avec Bernard, tu es revenue sur quoi ?
- Speaker #1
Je viens sur ces peurs actuelles. Je ne vais pas revenir sur le trauma ou alors je travaille le trauma. C'est différent. Donc si on retravaille le trauma, alors moi je le travaille en hypnose et je vais questionner suffisamment pour pouvoir retourner. et en fait, lui... lui permettre de retraverser le trauma en le transformant suffisamment que pour en faire un souvenir, plutôt que justement quelque chose de traumatisant. C'est parce qu'aujourd'hui, si c'est un trauma, c'est que ça n'a pas été classé comme souvenir et que c'est toujours présent, vivant aujourd'hui, alors que c'est quelque chose qui appartient au passé. Erikson disait « Rendons le passé au passé » , c'est vraiment ça l'idée. Si par contre c'est le pire sur des événements d'avenir qui peuvent se passer, c'est là qu'il y a une distinction fine qui doit être faite évidemment. Alors on va vraiment travailler sur se projeter dans l'événement et aller jusqu'au bout. Et jusqu'au bout, ce n'est pas juste que mon fils est mort. À la limite, je ne vais même pas voir comment il meurt. Si vous avez tellement peur qu'il meurt, ok, imaginons, et je vous montre quelque chose d'extrêmement difficile, qu'il soit mort. Vous l'avez appris, vous êtes chez vous, vous allez être complètement démoli, c'est un juste titre, c'est votre fils, c'est quelque chose de terrible. Et vous pensez que vous allez, par exemple, ne plus aller travailler pendant un an, deux ans. Et souvent, moi, ce que je fais, c'est que j'amène vraiment les gens à aller voir plus loin, vraiment, et plus loin avec... J'essaie de donner du négatif pour que ce soit eux qui rectifient, qui disent, non, je pense que quand même... travailler rien dans ça, peut-être six mois. Ok, donc vous allez quand même être décomposé, vous allez pleurer. Qu'est-ce qui va se passer ? Racontez-moi. Et j'essaye que la personne visualise le fil de sa vie qui, au départ, est évidemment quelque chose d'extrêmement dur, et puis qui reprend progressivement pour être cinq ans après, vous travaillez et vous pensez encore très souvent à Tommy, etc. Mais en fait, et qu'on en arrive... C'est un peu l'idée, le soleil se lève quand même toujours le lendemain, même quand il arrive un drame en fait, et c'est que la personne puisse traverser, et puis je lui demande après de le refaire chez elle.
- Speaker #0
Merci Marilla.
- Speaker #1
Merci de votre écoute, ça nous encourage de voir le nombre d'écoutes qui augmente de semaine en semaine. Donc nous vous remercions du fond du cœur, et nous espérons vous retrouver très bientôt.