- Speaker #0
Bonjour et bienvenue à tous sur le podcast de Virage, je m'appelle Valentin Dechaud et comme toutes les semaines je suis en présence de Marina Blanchard. Marina qui va nous parler aujourd'hui de Tom, prénom d'emprunt. Tom a 32 ans et il vient te voir Marina parce qu'il est épuisé après avoir passé deux longues années à se donner corps et âme pour monter un projet artistique.
- Speaker #1
Bonjour, vous écoutez le podcast de Virage, on vous donne des pistes. pour aller de l'avant, parfois à contre-courant. Je suis Marina Blanchard, psychologue, formatrice et fondatrice de Virage. Mon école s'inscrit dans la lignée de sel de Palo Alto, c'est-à-dire de la thérapie brève systémique.
- Speaker #0
Marina, tu as reçu un jeune homme, Tom, 32 ans. Tom est comédien, il est aussi metteur en scène dans le domaine du théâtre et il est complètement épuisé parce que ça fait deux ans qu'il consacre sa vie et se donne corps et âme. pour monter son projet de cœur.
- Speaker #1
Exactement. Et donc, effectivement, il a tout mis là-dedans. Donc, il s'est un peu écarté d'autres projets, etc. Il a refusé même certains rôles parce que pour lui, c'était vraiment ce projet-là qui était capital. C'est un peu l'œuvre de sa vie, un peu pour lui, en tout cas, la première grande œuvre de sa vie. Et du coup, il s'est battu. Et il a eu des moments d'espoir où il y a cru, etc. Donc, il a avancé vraiment. Mais voilà, malheureusement, les suicides ne suivent pas. Enfin, il a des ennuis successifs qui font que ce projet ne se réalise pas en réalité.
- Speaker #0
Quand il vient te voir, on l'a dit, il est fatigué. Il n'est pas bien physiquement et nerveusement. Mais il te demande quoi, pour quelles raisons ? Il consulte, en fait, finalement.
- Speaker #1
Pour l'épuisement. Donc, il consulte parce qu'il dit, voilà, ça peut… plus continuer, je suis épuisée et en même temps, il faut que ça marche, il faut que ça marche absolument ce projet donc comment est-ce que je peux faire pour tenir le coup mieux, comment est-ce que alors il avait été voir son médecin traitant qui l'a envoyé parce que presque il était prêt à prendre des espèces de vitamines il n'en est pas à prendre de la coke mais ça pourrait presque tellement il veut tenir le coup pour ce projet et en même temps, le médecin traitant était en mode, il va falloir freiner Et... et donc vous devez consulter, vous êtes épuisé, etc. Et il se retrouve chez moi avec cet épuisement qu'il porte comme un fardeau puisqu'en fait, il voudrait juste ne plus l'avoir, pouvoir retrouver toute son énergie et continuer à foncer, foncer, foncer dans le mur, j'ai envie presque de dire.
- Speaker #0
Oui, on a l'impression qu'il n'est pas loin quand il vient et en même temps, il est un peu tiraillé parce que lui te demande presque comme au médecin, j'imagine, donnez-moi des tips, donnez-moi des conseils pour aller mieux et pour pouvoir continuer à tenir le coup.
- Speaker #1
C'est ça, tout à fait. C'est là qu'on reconnaît en général les vrais burn-out. Ce sont les gens qui continuent à vouloir s'accrocher à tout prix aux choses dans lesquelles ils sont investis. Et là, la particularité, c'est qu'il y a vraiment ce projet central qu'il n'arrive pas à réaliser, à concrétiser vraiment et qu'il n'est pas prêt à lâcher. Et donc, pour lui permettre de se reposer, il va falloir passer par… de freiner, renoncer, moins s'investir dans ce projet. Et donc, à peine j'ai fleur l'idée de freiner un peu, etc., qu'il dit mais non, je ne peux pas parce qu'il faut, je dois encore aller voir telle personne, et je dois encore faire tel démarre. Et il est vraiment dans, il faut absolument que ce projet se réalise. Et c'est un peu ça, moi, qui me fait un peu un tilt, c'est quand j'ai ce, il faut absolument que je me rends compte que la personne en face de moi ne peut pas envisager que ça n'ait pas lieu. Et donc, on a ça avec d'autres patients, dans d'autres situations. Mais là, pour Tom, c'est vraiment, je ne peux pas envisager que mon projet ne se réalise pas, je ne peux pas envisager que ce spectacle ne se monte pas et qu'il ne soit pas produit et présenté au public. Et donc, quand c'est inenvisageable comme ça, avec nos pistes pour avancer autrement, avec le modèle systémique qu'on utilise, on va aller malheureusement forcer. un peu la personne à regarder autrement la réalité et à commencer à envisager un possible, une possible, je dirais plutôt, pardon, une possible non-réalisation ici, en l'occurrence, de ce projet pour d'autres de ce qu'ils attendent. Donc c'est vraiment ce, il faut absolument, donc si vous nous écoutez, que vous vous reconnaissez, il faut absolument quelque chose dans ma vie. Alors si les choses se mettent, que vous vous faites, c'est très bien, évidemment. Je suis la première à trouver quelque chose. Le projet, c'est quelque chose de formidable, mais c'est important d'entendre, en fait, d'écouter les signes de la vie, les retours, les informations, ce que Tom ne faisait pas.
- Speaker #0
C'est presque une forme de déni, en fait. On se donne, on se donne, on se donne, et plus on fournit d'efforts, plus on avance, plus on s'obsède sur le projet, moins les choses se réalisent, et on se retrouve dans ce... Je me pose une question par rapport à ça. On a quelqu'un qui est depuis deux ans vraiment là-dessus, qui ne peut, comme tu l'as dit, absolument pas concevoir que les choses ne se réalisent pas. Il n'est forcément pas très ouvert à l'idée que quelqu'un lui dise, voilà, est-ce que tu as un plan B ?
- Speaker #1
Peut-être que ça ne se réalisera pas. Oui,
- Speaker #0
comment est-ce qu'on aborde cette question hyper délicate avec ces personnes ?
- Speaker #1
Oui, tout à fait. D'abord, on va lui demander simplement, est-ce que vous avez déjà imaginé que ça pourrait ne pas avoir lieu, etc. Donc, simplement dans l'absolu comme ça, pour sentir si on est effectivement sur quelque chose qui est inenvisageable. Donc là, clairement, pour lui, ce n'est pas possible. Il dit non, mais ça, je me battrai, je ferai autrement, etc. Et donc on va... lui annoncer quand on lui pose une question qui est vraiment très difficile à entendre. Et donc, c'est vraiment très important de faire ce qu'on appelle la métacommunication, c'est-à-dire qu'on communique sur le fait qu'on va demander quelque chose de difficile et je vais lui dire, « Tom, je vais vous demander, je sais que ça va être difficile et je ne suis pas en train de dire que c'est ce qui va se passer, mais je voudrais qu'on réfléchisse ensemble à comment vous agiriez aujourd'hui, comment votre journée de demain s'organiserait si vous étiez sûr et certain. » qu'il n'y a aucune chance que ce projet se réalise un jour. Si vous étiez sûr et certain que jamais il n'aura lieu, ce spectacle. Là, évidemment, la personne, généralement, alors, il y a plusieurs cas de figure, je vais quand même les détailler, il est possible que la personne dise, ah mais ça, j'ai déjà réfléchi, et donc on peut embrayer sur autre chose. Mais, dans le cas qui nous occupe, Tom, il me dit, non, mais ça, ça va possible, et il me dit, non, mais alors, ce que je ferais, c'est que j'irais peut-être chercher les suicides à l'étranger, Je répète. Et donc, il continue à proposer des choses pour que ça se réalise, alors même que je suis en train de lui proposer d'imaginer que ça ne se réalisera jamais. Et donc, on est obligé de ramener comme thérapeute la personne dans cette idée d'imaginer vraiment, il n'y a aucune chance en fait, même à l'étranger, etc. Si vous savez de manière sûre, certaine, que ça ne se réalisera pas, qu'est-ce que vous faites de différent aujourd'hui ? comment ? Vous réagissez avec votre copine ? Comment vous réagissez avec une prochaine offre que vous auriez au théâtre, etc. ? Et donc, oui, dis.
- Speaker #0
Comment est-ce qu'il a réagi dans ce cas-ci ? Comment tu fais ce travail-là avec lui ? Comment ?
- Speaker #1
Alors, je vois qu'il change de tête. Donc, au début, il me dit, je vais d'abord... Il parle de l'étranger. Enfin, je vois qu'il ne prend pas la réalité comme je lui propose. Donc, moi, je redis très souvent en ce moment-là. Je ne suis pas en train de vous dire que c'est ce qui va se passer. Pour moi, ce qui est important, c'est de réfléchir un peu au plan B, de réfléchir à la vie sans ce projet-là, parce que pour l'instant, vous y avez mis toute votre énergie et vous êtes épuisé. Et en plus, vous n'avez pas réalisé ce que vous vouliez. Donc, quand on est épuisé et qu'on a réalisé les choses, l'épuisement est beaucoup plus léger à supporter parce qu'on a la réalisation, la satisfaction, etc. On est nourri quelque part autrement d'énergie. Mais vous, vous êtes en train de vous épuiser et malheureusement, les choses ne se réalisent pas. Et donc, pour moi, c'est vraiment important qu'on revienne. Mais donc, il faut insister. Et souvent, moi, je demande, d'ici la fois prochaine, je vais vous demander tous les matins d'imaginer ça. Vous ne devez rien changer dans votre vie. Juste le matin, dans votre lit, vous vous réveillez et vous vous dites « Je sais que ce projet ne pourra pas se réaliser. » Qu'est-ce que je fais de différent aujourd'hui ? Et vous notez quelques petites choses et on en reparle la fois prochaine.
- Speaker #0
L'idée, c'est que la personne, petit à petit, en s'ouvrant à l'autre possibilité, se conscientise toutes ces choses qui ne vont plus dans sa vie, toutes ces choses qu'elle sacrifie au quotidien, dans ce cas-ci, Tom, pour réaliser ce projet et, quelque part, quoi ? Générer une sorte de soulagement, de se rendre compte qu'il y a plein d'autres possibles.
- Speaker #1
Alors oui. Alors, ce qui est intéressant, c'est que c'est ça. Il y a un soulagement. En fait, très souvent, on voit les... personnes qui se désintègrent un peu, c'est ce qu'avec Tom, je vois vraiment sa tête, il verdit presque, j'ai envie de dire, et certains disent, mais alors je me suicide, ça arrive souvent quand on pose cette question-là, parce que c'est vrai que quand on a un projet qui nous tient à cœur, qu'on a mis toute notre énergie dedans, c'est un peu comme si la vie perdait tout son sens, et puis après, très vite, il y a quand même un soulagement, et très vite, il y a... Ah ben, je ferais ça, je partirais en voyage, je ferais tel truc, j'accepterais telle offre que j'ai reçue justement la semaine dernière. J'ai a priori refusé, mais j'ai dit que j'y réfléchissais. Voilà, ben alors évidemment, je la ferais, parce que je n'ai plus mon projet, etc. Et donc, la personne rebondit autrement. Et ce qui est intéressant, c'est que parfois, ce n'est pas pour ça que le projet n'aura jamais lieu, en fait. Et pour moi, ça, c'est vraiment quelque chose d'important. Je ne suis pas en train de dire, vous devez renoncer à votre projet. Je suis en train de dire, vous devez changer votre vie aujourd'hui. pour que ce projet ne la pollue pas au point de ne plus rien vous permettre de vivre, en fait, et de vous mettre dans cet état, ici, d'épuisement, pour certains, de dépression, pour d'autres, de colère. Ça dépend un peu, mais quand les gens mettent comme ça toute leur énergie dans quelque chose qui échoue, entre guillemets, forcément, il y a des émotions qui sont là derrière. Et donc, l'idée, c'est de soulager ces émotions-là et de permettre à la personne de lâcher un combat.
- Speaker #0
La rapidité, c'est la rapidité que tu me dis que très vite, à un moment, ça génère un soulagement, c'est étonnant en fait, cette rapidité de changement.
- Speaker #1
Oui, et pourtant, vraiment, je pense à une vidéo d'une patiente que parfois on filme, et on voit vraiment sur la vidéo, parce que c'est une vidéo qu'on montre en formation, on voit vraiment la patiente qui dit, je crois qu'elle dit « je me flingue » , et puis, on voit qu'elle dit « ah, mais au fait… » Elle met toute son énergie dans son couple, elle ne peut pas imaginer que ce couple se termine et en fait on est et on lui amène mais si vous pouvez rien faire pour le sauver, que vous étiez sûre, certaine que de toute façon ça va se finir qu'est-ce que vous feriez de différent aujourd'hui et donc c'est vraiment cette question là c'est comment je réagis autrement et on voit et c'est vrai que c'est vraiment c'est vraiment un espèce de changement alors je ne dis pas que pour tous le soulagement est comme ça dans les 5 minutes, parfois c'est seulement après avoir fait pendant les 15 jours entre les deux séances l'exercice Merci. qu'ils reviennent et ils ont des pistes. Et alors parfois, ils ont mis même les pistes en œuvre, alors que moi, je ne dis pas de le faire, je dis juste d'y réfléchir dans un premier temps. Après, bien évidemment, moi, je vais les refaire. En fait, mon idée, c'est vraiment de les faire reprendre le fil de leur vie, plutôt que rester dans un truc qui est bloqué, c'est comme s'il y avait un flux qui était bloqué, en fait, par le projet, et qu'en même temps qu'ils bloquent le flux à cause du projet, ils empêchent aussi la réalisation du projet. Et donc, l'idée, c'est de remettre les gens dans le flux de la vie, j'ai envie de dire, pour qu'ils puissent... soit de réaliser ce projet-là, soit un autre, mais reprendre des réussites, retoucher des choses qui vont renouer leur confiance en eux aussi.
- Speaker #0
C'est une belle conclusion dans ce cas. Merci Marina.
- Speaker #1
Avec plaisir. À bientôt Valentin. Merci de votre écoute. Ça nous encourage de voir le nombre d'écoutes qui augmente de semaine en semaine. Donc, nous vous remercions du fond du cœur et nous espérons vous retrouver très bientôt.