- Speaker #0
FED Group
- Speaker #1
Bonjour et bienvenue dans Voix d'entrepreneurs du droit by FED Legal. Dans ce podcast, nous recevons des acteurs du monde du droit. Leurs points communs ? Une vision entrepreneuriale de leur métier. Des parcours toujours inspirants et emprunts de sincérité et d'optimisme. Bonne écoute !
- Speaker #2
Bonjour à tous, je suis Audrey Déléris, manager exécutif chez FED Legal et je suis ravie de vous retrouver pour ce nouvel épisode de Voix d'entrepreneurs du droit. Aujourd'hui, je reçois Fabien Girard, directeur de l'information du développement et président du directoire de Lexbase. Fabien, vous avez étudié le droit des affaires à l'université de Saint-Quentin-en-Yvelines avant de rejoindre ASSAS pour un troisième cycle en finances publiques et fiscalité. En 2001, vous rejoignez Lexbase et c'est là que l'aventure commence. D'abord en tant que rédacteur en chef en droit fiscal, puis en tant que directeur de la rédaction. En 2007, vous devenez directeur général de Lexbase, vous occupez ces fonctions pendant plus de 13 ans. Et depuis 2020, vous êtes directeur de l'information et du développement. Et depuis 2024, vous êtes également président du directoire. Merci d'être avec moi aujourd'hui. Bonjour Fabien, comment allez-vous ?
- Speaker #0
Bonjour, écoutez, je vais très bien, très actif, surtout à U, un peu moins à DIA. avec tout ce qui se passe en ce moment dans le milieu de l'édition juridique, des legal tech et des professionnels du droit en général.
- Speaker #2
Merci de prendre un petit peu de temps. C'est une des premières fois que je reçois quelqu'un qui est aussi actif au niveau podcast. Vous avez plus que l'habitude même de les faire vous-même.
- Speaker #0
C'est un beau violon d'ingres. C'est un bel instrument de transmission et de pédagogie.
- Speaker #2
Écoutez, hâte de notre échange qui commence maintenant. Cette présentation, est-ce que vous avez quelque chose à rajouter ?
- Speaker #0
On pourrait rajouter plein de choses, mais je pense qu'elle permet de bien situer chronologiquement mon parcours avec ses singularités et surtout les différentes expériences que j'ai pu acquérir tout au long de ma carrière, maintenant depuis une trentaine d'années.
- Speaker #2
Alors première question, j'ai justement écouté un de vos podcasts et dans celui dont vous parlez de Sherlock Holmes et vous estimez qu'il est l'un des plus grands juristes dans la littérature et vous dites, je vous cite. Il accepte, on parle de Sherlock Holmes, l'inconfort de ne pas savoir, il préfère le doute à l'erreur, il choisit de comprendre juste. Donc à l'ère de l'IA, est-ce que nous sommes juristes d'ailleurs ou non juristes qui peuvent nous écouter aujourd'hui, assez patients pour accepter ce doute ? Est-ce qu'on n'est pas en train de perdre notre esprit critique si cher au héros de Conan Doyle ?
- Speaker #0
Alors si vous me permettez, l'esprit critique, ce n'est pas l'IA qui le fait décliner. C'est principalement, à mon avis, un déclin justement de la lecture. La lecture, on va dire, sérieuse, la lecture émancipatrice, celle qui permet de prendre du recul et d'avoir du contexte. Et puis c'est surtout la réactivité, l'agilité permanente, le court-termisme qui également empêche toute critique à moyen et long terme de tout ce qui nous entoure. Et à l'inverse, je dirais que lire Conan Doyle... Lire les 4 romans et les 56 nouvelles sur Sherlock Holmes, ça nous apprend beaucoup sur notre rapport à l'IA. Si vous analysez véritablement l'œuvre, vous comprenez que le tandem Sherlock Holmes-Docteur Watson, c'est une allégorie, bien involontaire bien entendu, mais une allégorie du tandem juriste-intelligence artificielle générative. En fait, l'IA générative, c'est Watson. Watson, vous savez, il est médecin. D'abord, c'est le narrateur. C'est lui qui rédige les histoires de Sherlock Holmes. Ensuite, il est médecin, il a de la compétence, il a d'expérience, mais il regarde la situation à brûle pour poing, sans recul, avec beaucoup d'émotion. Et la relation qu'il a avec Sherlock Holmes, c'est que Sherlock, lui, il va essayer de se détacher de l'évidence. Il va se détacher d'une première qualification des faits, il va laisser trouver la vérité, il va essayer de déconstruire ce qui semble être... être simple, facile, il va avoir cet esprit critique qui est nécessaire pour bien qualifier la situation qui est présente devant lui. Et finalement, c'est le travail de tout juriste. Qu'il travaille avec ou sans l'intelligence artificielle, sa principale mission c'est de correctement qualifier la situation qui lui est présentée pour pouvoir appliquer les bonnes règles et ensuite arriver vers une idée de justice et de bien juridique.
- Speaker #2
Évidemment, je vous mettrai le lien vers le podcast pour écouter Fabien, parce que ça donne encore plus envie d'écouter tout le podcast, donc je partagerai ça. Je reviens justement, on parle déjà de l'IA et je sais que ça vous passionne. Lexbase a été créée en 1998, donc 1998. C'est à la base un éditeur de juridique et donc qui a pris peu à peu le virage de l'IA et qu'aujourd'hui... aussi une Legal Tech. Qu'est-ce qui vous a décidé, vous et ceux qui travaillent chez Lexbase aussi, toutes les équipes, justement, de prendre ce virage assez tôt, si j'ai bien vu ?
- Speaker #0
Alors en fait, est-ce que c'est un virage ou est-ce que c'est la continuité d'une ligne droite ? Quand en 1998, on crée Lexbase, on crée une base de documentation juridique en ligne avec zéro papier. Ça veut dire quoi une base de documentation en ligne ? Ça veut dire que déjà, on a comme ambition de chercher plus facilement de trouver plus vite et d'avoir dans un même logiciel, en l'occurrence SAS, tout ce qui est nécessaire pour un juriste pour pouvoir travailler en termes d'information et de documentation juridique. De la big data, déjà à l'époque, donc les lois, les règlements, les décisions de justice, jusqu'aux commentaires. Et finalement, l'intelligence artificielle, dans un premier temps, donc fin des années 2010, Et l'intelligence artificielle générative aujourd'hui ne sont qu'une continuité en fait de cette raison d'être. Sauf qu'évidemment ça a décuplé les possibilités d'aller plus vite, de rechercher mieux, de syncrétiser toute la matière juridique pour le professionnel du droit et lui permettre ainsi finalement d'être moins seul par rapport à la matière.
- Speaker #2
C'est intéressant le côté moins seul justement parce qu'on imagine, enfin certains en tout cas, j'ai déjà entendu des gens dire ça. tout seul devant l'IA justement. Donc là, au contraire, c'est tout le contraire que vous dites justement. C'est que ça permet d'être moins seul et pouvoir se confronter à ces peut-être surposés d'enseignements, c'est-à-dire tranchement et lumière challengée.
- Speaker #0
Le bon rapport avec l'IA générative en matière juridique, c'est l'IA sparring partner. Il faut bien comprendre qu'il y a beaucoup d'inégalités de situation au sein des professions juridiques, que ce soit des professions réglementées ou que ce soit en entreprise. Vous pouvez être tout seul, sans stagiaire, sans collaborateur, en exerçant en individuel ou dans une petite TPE, juriste, RH, comme vous pouvez travailler dans des grandes firmes sur lesquelles vous avez 300, 400 juristes qui travaillent de concert pour la structure pour laquelle ils ont été embauchés. Mais dans les deux cas, le métier est presque, je dirais, le même. Sauf que le juriste a un besoin, à mon avis viscéral, ancré, d'être... toujours remis en cause. On retrouve notre côté un peu Sherlock. C'est-à-dire qu'il a besoin de se confronter, il a besoin d'être critiqué, et il a besoin lui-même de critiquer de manière philosophique, c'est-à-dire objective, dans un sens ou dans un autre, une position juridique qui lui a été présentée. Et évidemment, pour ceux qui travaillent tout seuls, prenons le cas, je crois que c'est à peu près 20-25% des avocats en France quand même, si je ne prends que cette profession, eh bien l'IA leur permet justement de se challenger et d'être plus dans la performance, dans la compétence par rapport aux dossiers qui leur sont présentés.
- Speaker #2
C'est intéressant ce que vous dites sur le côté, en effet, les avocats qui sont seuls, ça vient justement les aider à performer et au contraire être moins seuls. Et c'est vrai qu'on entend beaucoup de cabinets d'avocats, donc beaucoup plus étoffés, ou de directions juridiques très étoffées, où justement l'IA peut être presque un prétexte pour prendre moins de stagiaires, prendre moins de juniors. peut avoir déjà l'effet inverse, c'est-à-dire de réduire les effectifs d'une direction juridique, parce que l'IA peut faire penser que ça va remplacer des juniors ou des stagiaires. Et je sais que moi, c'est un sujet qui m'anime beaucoup, parce que si on ne forme pas des juniors et des stagiaires, donc si on arrête de les recruter, on ne pourra pas après les former et on va avoir une pénurie de profils middle ou senior dans quelques années. Moi, ce qui m'inquiète d'un point de vue recruteuse, est-ce que vous avez un avis là-dessus ?
- Speaker #0
C'est évidemment une faute. C'est une faute professionnelle. Et ça l'est encore plus dans des professions réglementées, qui sont censées faire corps, qui sont censées promouvoir la confraternité, et surtout, dans leur logique corporatiste, si je puis dire, sont une logique de transmission, de prévoir les générations futures d'avocats, de notaires, d'administrateurs, d'experts comptables même. Et bien évidemment que, à mon avis, c'est une erreur parce que l'intelligence artificielle ne remplace pas de manière totale les missions qui sont accomplies par les juniors. D'abord, il y a des juniors qui ont cet esprit critique, parce qu'ils l'ont appris dans leurs différents cadres d'études ou dans leurs écoles d'application. Et justement, il faut leur permettre de se développer, il faut leur permettre de s'émanciper, il faut leur permettre justement d'explorer toutes les facettes de leurs skills, comme on dit aujourd'hui en matière juridique, pour pouvoir mieux maîtriser l'intelligence artificielle. au sein de chacune des structures. Gain de productivité ne veut pas dire gain de production, ne veut pas dire faire des gains en termes de valeur. Ça veut simplement dire que pour faire des tâches qui prenaient un certain temps hier, effectivement, grâce à l'IA générative implémentée dans la majorité des structures juridiques aujourd'hui, on va plus vite pour faire la même chose à faible valeur ajoutée, donc dans le cadre des activités professionnelles. Derrière, ça permet justement de faire des gains de temps, qui doivent être réemployés par ces juniors ou par ces seniors, en termes de créativité juridique notamment.
- Speaker #2
Il y a un autre sujet, il y a plein de sujets qu'on pourrait aborder aujourd'hui. Il y a un autre sujet, je sais, qui vous intéresse beaucoup. Et justement, dans ce cadre-là, Lexbase a été choisie comme une des dix lauréates par France Legal Tech, un programme qui a été lancé par la Direction générale des entreprises, la DGE, du ministère de l'Économie, et lors de la remise du prix, lors de l'IAD à Station F. Vous étiez sur scène, je me souviens, j'étais pas loin aussi avec le Flit Network. Et donc en présence d'Anne Le Henaf, la ministre chargée du numérique, vous avez rappelé que l'enjeu de l'IA juridique dépasse largement la seule performance technologique et que c'est aussi une véritable question de souveraineté. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur ce côté souveraineté de l'IA ?
- Speaker #0
Alors quand on parle souveraineté, il y a un aspect macro, un aspect micro. Je vais d'abord étrangement parler de l'aspect micro parce que c'est l'aspect qui intéresse, entre guillemets, le plus grand monde. La souveraineté sur les liens génératifs juridiques, c'est d'abord une maîtrise du code. Je pense que les derniers événements géopolitiques de ces dernières semaines nous ont montré que notre forte dépendance au grand modèle de langage américain peut, moyen terme, nous poser quand même un problème énorme de dépendance en termes de... production, productivité, travail, ne serait-ce que dans nos entreprises, qui aujourd'hui utilisent dans leur grande majorité des LLM américains. Le deuxième sujet de la souveraineté, alors là, c'est carrément prégnant pour les professions réglementées, mais également pour beaucoup d'entreprises, c'est la maîtrise de la data. C'est-à-dire qu'il y a quand même, en matière juridique, souvent des enjeux de confidentialité, de secret professionnel. Où va la data ? du professionnel, ce que l'on en fait, est-ce que cela sert à l'entraînement, est-ce qu'elle est détruite ? Bref, tout le côté architecture d'intelligence artificielle générative est essentiel. Et là, la souveraineté doit jouer également à plein. De manière anecdotique, mais pas tant que ça, c'est également la maîtrise du coût. Parce que, comment dire, lorsque l'on fait appel à du cloud, donc à des prestataires externes, qui soit d'ailleurs américains ou qu'ils soient européens, comme Mistral, on est quand même dépendant pour une grande partie de l'aspect génératif des coûts, tokens, qui sont décidés sans concertation, bien entendu, avec les clients et qui font jouer une variation quand même assez importante, notamment ces derniers mois, du coût intrinsèque de ces outils pour les professionnels qui proposent des services, mais in fine et de manière répercutée, pour les utilisateurs eux-mêmes. Donc c'est quand même cet aspect souveraineté et pour ces trois raisons, on va dire micro-marché, est essentiel. Après, du point de vue macro, c'est tout l'enjeu du développement, de l'essor, de la promotion du droit continental. Il n'est pas sans savoir que dans le mène juridique, il y a deux grands systèmes juridiques qui s'affrontent dans le monde. Le premier, c'est la civilo. en bon français, c'est-à-dire le droit continental, donc promu par la France depuis le code Napoléon, et qui officie principalement en Europe, en Amérique latine et également par certains aspects en Chine. Et en face, vous avez la common law, donc le droit anglo-saxon. Ne pas croire une seconde que des LLM américains anglo-saxons ne sont pas entraînés spécifiquement avec du droit anglo-saxon, avec un raisonnement juridique type common law. et présente naturellement un biais. À partir du moment où le monde adopte des LLM américains, la matière juridique, le raisonnement, je mets entre guillemets, de l'IA générative en matière juridique, va forcément être emprunt d'un biais cognitif anglo-saxon, même si vous l'entraînez sur des données françaises, ou locales, ou de droit continental. Et c'est là où, une fois qu'on a compris qu'aucun LLM est neutre, qu'il y a un enjeu également de souveraineté à développer des LLM, on va dire, continentaux, pour le coup, européens, pour que, justement, on puisse, nous aussi, promouvoir de manière presque implicite une démarche intellectuelle, une construction juridique qui soit conforme à notre droit.
- Speaker #2
Hyper intéressant. Il y a des milliards de questions que j'aimerais vous poser, mais il y en a surtout... beaucoup que j'aime poser dans ce podcast-là, c'est revenir à la personne, moi, que j'interviewe. Donc là, on va revenir à vous, pour le coup. Avec plaisir. On a déjà parlé de droit. J'aimerais savoir comment vous vous êtes retrouvés sur les bancs de la fac de droit, à la base.
- Speaker #0
C'est un bon compromis. Je ne suis pas du tout un séjouriste, fan de droit à 12-13 ans, qui y voit une sorte de félicité intellectuelle ou autre. C'est un compromis pour un... Alors... pour un matheux qui lit ou pour un littéraire qui est bon en maths. Car les deux aspérités classiques que l'on peut déceler chez un jeune, on va dire, chez un adolescent, se retrouvaient en moi, et le droit présente cette vertu d'être une matière dite science humaine, donc sur laquelle le littéraire a une empreinte naturelle, mais dont la méthodologie, elle... et très scientifique. Et donc voilà, j'ai trouvé que c'était un bon compromis. Ça, c'est pour l'aspect, on va dire, très pragmatique. Et au final, mais assez tôt, j'y voyais une aspérité civilisationnelle. J'ai tout de suite compris que le droit servait principalement à une chose, les rapports humains. Ça gère les rapports humains. Et au final, ça détermine une civilisation.
- Speaker #2
Merci pour cette phrase, du coup. Est-ce qu'il y a des métiers que vous aimiez bien ? Justement, la FEC ?
- Speaker #0
En droit ?
- Speaker #2
Oui.
- Speaker #0
Oui, assez tôt et c'est étrangement d'ailleurs le droit constitutionnel. Alors parce que d'abord, il y a une forte aspérité historique et c'est un peu mon autre dada, on va dire, l'histoire en général. Mais surtout, ça permet d'être la clé de voûte, en fait, de beaucoup de compréhension et d'intelligibilité de la matière juridique quand on y travaille de près. Et heureusement pour moi, les matières fondamentales que sont le droit des obligations et le droit administratif. Donc qui donne le là à peu près de toutes les singularités juridiques derrière, de toutes les disciplines, que ce soit en droit des affaires, en droit fiscal et autres.
- Speaker #2
Et vous avez commencé par être rédacteur juridique, donc vous êtes défini par, j'ai cru comprendre en tout cas, un matheux qui lit ou un littéraire qui aime bien compter. Et vous avez commencé par la rédaction juridique. Qu'est-ce qui vous a attiré sur ce métier qui est bien particulier quand on fait du droit ?
- Speaker #0
Alors, pour être honnête avec vous, ce qui m'a attiré chez Lexbase, c'était pas l'aspect rédaction. C'était l'aspect entrepreneurial et start-up. Déjà, même à un poste de rédacteur. Je trouvais déjà le pari assez fou. Il faut imaginer un monde sur lequel le papier règne en roi. Tout le monde de l'édition et de la documentation, c'est des bibliothèques avec des vieux bouquins, avec des codes rouges, des codes bleus, quelque chose qui est très ancré dans l'inconscient des juristes. Et l'idée, en fait, de digitaliser tout ça... en mode startup, c'est-à-dire agile, avec une bande d'illuminés qui veulent changer la manière de s'informer. C'est ce qui m'a d'abord attiré. Ensuite, l'aspect rédactionnel, on y retrouve peut-être le recul. L'avantage de l'édition juridique, de l'aspect rédactionnel, c'est véritablement que les rédacteurs juridiques sont des juristes. Mais ils ont le temps. Du recul par rapport à la matière, par rapport à son interprétation, par rapport à sa compréhension, par rapport à la pédagogie qui est nécessaire d'avoir lorsqu'on est rédacteur juridique, que n'a pas en général un juriste dans quelque corps de structure, de métier qu'il soit. Et on revient à l'esprit critique en fait, qui est à mon avis nécessaire pour tout juriste qui veut se plaire dans son métier.
- Speaker #2
Il y a une question de temps qui n'est pas du tout la même quand on est juriste, parce que beaucoup se retrouvent à faire le pompier. et acheter plein de choses un peu trop tard. Donc depuis plus de 25 ans, vous évoluez dans la même structure. En tant que recruteuse, je le vois, ça devient quand même assez rare des personnes qui restent aussi longtemps dans des sociétés. Beaucoup changent au bout de 3-5 ans. Alors c'est un peu plus les nouvelles générations, mais malgré tout, ça fait sens parfois de vouloir bouger, de vouloir faire autre chose. Vous, vous êtes encore là après tout ce temps. Qu'est-ce qui vous a donné envie de rester ?
- Speaker #0
Alors, il ne vous aura pas échappé que j'ai 50 ans. Je ne suis pas de la Gen Z. Mais surtout, en fait, sans jugement aucun, sans a priori. Je pense, à titre personnel, ça n'engage que moi, qu'il vaut mieux faire 10 métiers dans la même entreprise en 20 ans ou 30 ans que de faire le même métier dans 20 entreprises dans le même temps. Voilà. Donc il se trouve que Lexbase m'a donné l'opportunité d'acquérir de multiples expertises, de multiples compétences, de multiples savoirs, de multiples rencontres. Ça évidemment, ça m'a enrichi de manière exceptionnelle. Lexbase m'a permis cela et je ne vois pas pourquoi je serais parti en fait, étant donné la chance que c'est de pouvoir quasiment changer de métier tous les 2, 3, 4 ans et non pas changer de boîte.
- Speaker #2
Et qu'est-ce qui vous plaît toujours dans votre quotidien aujourd'hui ?
- Speaker #0
C'est que ça continue en fait. Si ce n'est pas le métier, c'est le contexte. Si ce n'est pas le contexte, c'est les technologies. En fait, ce qui me permet de continuer, c'est la remise en question en permanence. Pour des gens qui sont curieux, qui n'aiment pas ce qu'on appelle de manière très galvaudée ou usuelle la zone de confort, c'est quand même formidable l'époque à laquelle on vit. Et là aussi, lorsqu'on est une entreprise qui est à la fois très ancrée dans les marocains, le cuir, du droit, des grands auteurs, des ouvrages, des revues scientifiques et à la fois la technologie de pointe. C'est quand même un mélange détonnant qui permet de se motiver tous les matins et de partir à la découverte, en fait, tout simplement.
- Speaker #2
En tout cas, vous avez l'air de vous éclater tel que vous en parlez. Et c'est toujours un plaisir d'entendre des gens qui s'épanouissent dans ce qu'ils font au quotidien. Alors, j'ai déjà, je pense, un peu ma réponse, mais je vous pose quand même la question. Parce qu'on l'a déjà entendue, je l'ai entendue et je pense que tous nos auditeurs aussi. Vous intervenez sur plein de sujets différents, notamment à l'ère de l'IA. Donc, on en a parlé, vous animez des podcasts aussi. et vous avez été attiré par le côté auto-entrepreneurial quand vous avez rejoint Lexbase. Est-ce que vous-même vous considérez comme un entrepreneur du droit ? qui est le titre de ce podcast d'ailleurs.
- Speaker #0
J'aime bien l'expression entrepreneur du droit, parce qu'il y a l'aspérité entrepreneuriale classique, l'ambition, la raison d'être de l'entreprise dans laquelle vous évoluez ou que vous faites évidemment vous-même évoluer et développer. Mais ce qui est important, c'est du droit, parce que la matière juridique a quelque chose de très spécifique. C'est sérieux le droit. C'est ce que je disais un peu tout à l'heure, c'est que le droit, c'est le cœur de la civilisation. C'est le cœur des relations entre des personnes qui n'ont rien à voir entre elles. C'est ce qui régit notre rapport à l'autre. C'est ce qui permet à chacun d'avoir des libertés, des droits fondamentaux, dégager les responsabilités des uns et des autres. Donc ce n'est pas une matière comme les autres. Et nous, on l'a déjà très bien compris au moment où on a collecté et diffusé, parmi les premiers, les décisions de justice. Parce que dedans, vous avez de la vie privée, vous avez de la donnée sensible. Et il faut savoir marier le droit à l'information, le droit à l'oubli, ce qui est utile pour le juriste et ce qui ne l'est pas. J'ai pu voir, en fait, certaines légaltechs ne pas comprendre que la matière juridique était une matière précieuse, que le droit, c'était pas un bien comme un autre que l'on vend comme ça, sans conséquence, en faisant fi, justement, de ces droits fondamentaux, parfois, des justiciables eux-mêmes. Ça a pu me choquer. Donc, entrepreneur du droit, c'est quand même très spécifique. Il y a une responsabilité particulière.
- Speaker #2
Et selon vous, qu'est-ce qu'il faut pour être un bon professionnel du droit ? Alors, ça recouvre tellement de fonctions pour le cours d'entreprise, en tant qu'avocat, en tant que rédacteur juridique, comme on en parlait. Est-ce qu'il y a, selon vous, quelque chose qui est important aujourd'hui, voire même demain, qu'il faut pour être un bon professionnel du droit ?
- Speaker #0
Ça n'engage que moi. On pourrait d'ailleurs critiquer... de manière tout à fait objective, ma vision de la chose. Mais je pense qu'un bon professionnel du droit, un bon juriste aujourd'hui, c'est tout d'abord quelqu'un qui a une bonne base de connaissances et qui a de très sérieuses connaissances de base. Il faut être d'abord un bon civiliste, il faut être d'abord un bon administrativiste. C'est la base de tout avant toute spécialisation. Si vous connaissez vos fondamentaux, vous pourrez travailler dans tous les domaines du droit. Vous pourrez vite apprendre et avoir de l'expérience dans tous les domaines du droit. Et surtout, vous pourrez vite critiquer soit la position d'un collaborateur, d'un adversaire, et bien entendu aujourd'hui de l'intelligence artificielle. Donc à mon avis, c'est déjà l'alpha du bon juriste. Ne pas croire que les outils ou l'accès à la connaissance, notamment numérique, digitaux, va permettre de faire fi, d'écarter. ce besoin fondamental d'avoir un socle de connaissances à la fois bien ancré, bien sérieux et bien compris. Ensuite, je pense que la deuxième qualité relève de ce qu'on appelle l'intelligence émotionnelle. Je l'ai dit, le droit, ça fait civilisation, c'est les rapports entre les êtres, entre les gens qui parfois n'ont aucun lien entre eux, qui ne se connaissent pas. Et y ajouter de l'intelligence émotionnelle, c'est y ajouter également de... Alors, sans parler d'empathie, il y a tout le moins de la médiation, c'est-à-dire un moyen de trouver un bon compromis, un bon consensus et de ne pas aller systématiquement au conflit, au risque. Et troisième qualité, managériale. On manage toujours, en fait, des collaborateurs, des projets, des droits entre eux, parce que finalement, on fait des... des compromis entre l'application de différentes normes juridiques quand on est juriste. Et on fait des compromis surtout avec d'autres services commerciaux, financiers, au RH, etc. Donc cet aspect managérial, à mon avis, est important et j'y ajouterai peut-être même aujourd'hui un aspect commercial. Il faut savoir vendre sa position, son point de vue juridique sur une question de droit. Que ça soit d'ailleurs évidemment vis-à-vis de son client lorsqu'on est en profession réglementée, mais également en entreprise vis-à-vis son board. Souvent, le droit est perçu comme l'empêcheur de tourner en rond, alors qu'aujourd'hui, le droit est pro-business. Quand vous évitez, quand vous jugulez du risque, lorsque vous vous permettez de sécuriser en fait les relations d'investissement par exemple, vous êtes facteur de stabilité et donc vous êtes pro-business. Et il faut savoir parfois justement défendre son point de vue juridique auprès d'un board.
- Speaker #2
Je rebondis sur ce quatrième point commercial qui en effet, je suis totalement en phase avec ça. J'y vois deux choses de mon point de vue, c'est en effet on demande au directeur juridique au sens large de marketer aussi sa fonction juridique et celle de son équipe au sein des entreprises et au sein du board. Pour le coup donc ça c'est... évident et c'est même une partie du job, je pense, de directeur juridique. Et je le vois aussi même dans la construction même de la rémunération des juristes. En fait, il y a à peu près 80% des juristes qui ont du variable aujourd'hui, au même titre qu'un commercial. Et je trouve que ça montre vraiment que c'est une véritable implication du juriste aussi comme un... à part entière, un membre du fonctionnement de l'entreprise pour le coup, pour qu'il puisse rapporter de l'argent et faire des profits. Et ça, je trouve que c'est un élément important, le côté commercial du coup, mais même jusqu'à la rémunération qui est indexée là-dessus.
- Speaker #0
Tout ce qui peut éviter l'impression d'un ronron, en fait, d'un service juridique, évidemment bon à prendre. Je le disais, le droit est pro-business dans la majorité des cas. Il y a des gains, des profits, même ne serait-ce que des gains de productivité parfois. qui sont possibles avec un bon management, une bonne collaboration, une bonne synergie, un bon collectif juridique, quelle que soit la structure. Et il n'apparaît pas étrange que la rémunération des juristes elles-mêmes soit indexée justement sur ces performances.
- Speaker #2
Tout à fait. Autre sujet qui n'a rien à voir, je reviens du coup à vous Fabien. Donc à quand vous étiez enfant, si vous le voulez bien, je vous ai demandé... Pourquoi vous étiez retrouvé sur les bancs de la fac ? C'était une affaire aussi de compromis, comme beaucoup de personnes qui font du droit. Est-ce qu'il y a un rêve que vous aviez quand vous étiez enfant ? A priori, pas avocat ni juriste. Est-ce qu'il y a quelque chose qui vous a rêvé quand vous étiez tout petit ?
- Speaker #0
On n'est pas loin. Archéologue. Je dirais l'enquête, toujours l'enquête. Ça réunissait, je pense, dans mon esprit, une passion pour l'histoire et une passion pour comprendre le pourquoi, avant d'attaquer le comment. Donc oui, archéologue, pas particulièrement Indiana Jones ou pour les plus anciens, Alan Quaterman, pour ceux qui ont connu. J'avais bien conscience que c'était un métier de rat de bibliothèque. Alors peut-être que, effectivement, c'est peut-être le côté pas le plus sympathique, mais j'avais bien conscience que le fond, c'est l'enquête. C'est essayer de bien diagnostiquer, de bien comprendre, de bien qualifier, en fait. Et on rejoint. une fois encore, à mon avis, le propre du métier de juriste, finalement, qui est très souvent un archéologue du droit. D'ailleurs, c'est pour ça qu'en études à l'université, on a des cours d'histoire du droit, qui sont malheureusement, je pense, trop écartés, on va dire méprisés par beaucoup d'étudiants, parce que ce n'est pas une matière fondamentale, mais qui pourraient leur permettre à la fois de mieux comprendre le droit actuel, mais également être créatifs. Je vais donner un exemple, sans le développer, la tontine. Aujourd'hui, c'est un véhicule juridique de transmission qui est de plus en plus prisé. La tontine, à mon époque, on ne l'étudiait qu'en histoire du droit. Donc la créativité juridique vient parfois de, on va dire, régimes juridiques, pas vernaculaires, mais enfin presque, on va dire d'anciens régimes, qui sont remis au goût du jour parce qu'ils présentent beaucoup de bénéfices en matière juridique.
- Speaker #1
Vous m'avez renvoyé aussi 20 ans en arrière avec le... Les cours d'histoire des droits. Donc là, je l'ai bien vu, il y a d'autres choses qui vous passionnent, mais qui sont aussi très liées. Vous avez fait le pont entre l'histoire et le droit. Est-ce qu'il y a d'autres choses qui vous passionnent dans la vie ? Des inspirations ?
- Speaker #0
Globalement, j'ai un peu abordé tout ce qui me permet de comprendre, tout ce qui me permet de répondre à la question pourquoi. Que ça soit en matière scientifique, en matière historique, en matière géopolitique, et même humaine. les rapports en psycho, en socio, pourquoi en fait, pourquoi on en arrive là, pourquoi est-ce que la situation qui est devant moi est comme ça, c'est une curiosité qui énerve presque toute ma vie.
- Speaker #1
J'imagine que vous lisez beaucoup de choses différentes. Oui,
- Speaker #0
effectivement de deux natures différentes, et je m'y astreins même d'ailleurs, j'ai eu une période où je ne pouvais lire que des biographies. que des romans historiques et heureusement, progressivement, j'ai commencé à lire de tout, absolument de tout. Parce que tout est enrichissant et tout permet de faire connexion en fait.
- Speaker #1
Est-ce qu'il y a un ouvrage que vous avez récemment aimé, que vous aimeriez partager ?
- Speaker #0
Oula, la colle !
- Speaker #1
Je ne vous ai pas demandé la question en amont.
- Speaker #0
La colle, j'ai des auteurs, j'ai des auteurs fétiches, mais là alors étonnamment, je lis du Barjavel. En ce moment, ça n'a rien de grande littérature en tant que telle. C'est quand même un pionnier de la science-fiction, on va dire, ou l'anticipation en France. Donc, La nuit des temps, c'est un classique. Mais je trouve que c'est une belle réflexion sur l'humanité, en fait. C'est l'avantage de la science-fiction en général. En matière littéraire, on y est assez peu versé. On préfère plutôt en film. Alors qu'en matière littéraire, tout ce qui est science-fiction permet vraiment de connaître mieux l'humain. A commencer par Asimov, bien entendu. Quand on parle des robots, on parle de l'homme. Et 1984, c'est l'homme et sa liberté.
- Speaker #1
Tout à fait. Donc on a Stéphane Marginvel, Jean-Jean Houelle, c'est du coup donc pas mal de choses. Est-ce qu'il y a des personnes qui vous ont guidé, des mentors qui vous guident peut-être encore aujourd'hui ?
- Speaker #0
Je ne peux pas faire l'impasse sur Jean-Louis Lasserie, qui est le fondateur de Lexbase. D'abord parce que c'est un visionnaire. Comme avocat, en fait, il est allé au-delà de son métier, on va dire, classique juridique de conseil. Un visionnaire sur le digital, sur l'intelligence artificielle. Et puis, il m'a accordé, évidemment, sa confiance pour mener l'entreprise. Et un deuxième mentor, c'est Fabien Wechter, qui a été président de Lexbase pendant 15 ans, avec qui j'ai travaillé de manière extrêmement étroite. qui est mort il y a 4 ans dans un accident tragique. Pourquoi ? Parce qu'en fait, il m'a appris à ne pas avoir peur de la vie. C'est essentiel pour mener ses ambitions et ses rêves en tant qu'entrepreneur.
- Speaker #1
Est-ce que c'est ça le conseil que vous aimeriez donner justement à des étudiants en droit qui sortent de la fac ?
- Speaker #0
C'est un conseil qu'on pourrait donner à n'importe qui en fait. Ne pas avoir peur de la vie, ça veut dire prendre ce qu'il y a à prendre, ça veut dire évidemment ne pas préjuger de l'avenir et du destin et de le construire soi-même. Au-delà même de la formule un peu développement personnel que ça peut représenter, il n'empêche que ça n'est pas quelque chose de très commun chez les juristes. Puisque la mentalité, l'esprit juridique c'est d'anticiper et souvent pas le bien, c'est anticiper le conflit, anticiper le risque. anticiper des choses plutôt négatives. Donc ne pas avoir peur de la vie, c'est aussi avoir confiance en la vie. C'est-à-dire confiance dans le positif de ce que venaient les rapports humains et les relations entre les personnes ou les entreprises, etc. Donc c'est un bon conseil, à mon avis, pour un juriste, pour qu'il prenne un peu de recul par rapport à sa fonction, à ses missions et à ses matières.
- Speaker #1
Merci. Du coup, Fabien, est-ce qu'il y a un dernier mot ? Parce qu'on a commencé par parler de Sherlock Holmes, on a parlé aussi de plein de choses et on a fini par la confiance en la vie et tous les événements que ça peut nous apporter. Est-ce qu'il y a des... des choses que vous aimeriez partager un dernier mot à nos auditeurs ?
- Speaker #0
On va dire que je suis le roi des aphorismes. Embrasse ce que tu ne peux éviter. Aujourd'hui, il y a un débat qui m'apparaît totalement inutile. Je ne sais même pas s'il est vrai ou réaliste, pour ou contre l'intelligence artificielle générative. C'est inexorable. C'est une vraie révolution de fond. On change d'air. À mon avis, il faut accepter ce changement avec confiance, mais sans complaisance. Donc embrasse ce que tu ne peux éviter, mais évidemment dans un cadre de critique. J'appellerais même la critique de l'IA pur, pour faire un jeu de mots avec Kant sur son œuvre majeure, mais c'est vraiment ça. C'est-à-dire qu'il s'agit de l'implémenter en fait. Toute nouvelle technologie, évidemment qui ne serait pas mortifère, que ce soit d'ailleurs du point de vue physiologique, mais également sociologique. On parle des emplois aujourd'hui qui pourraient être détruits de manière, enfin en masse, dans quelques secteurs que ce soit. Mais l'appréhension raisonnable de ces outils et le fait de ne pas avoir de complaisance permet également de les mettre à distance.
- Speaker #1
Merci pour vos animaux. et toujours avec beaucoup d'enthousiasme et de positif.
- Speaker #0
Merci à vous.
- Speaker #1
Merci beaucoup Fabien. Merci à tous de nous avoir écoutés. Je vous dis à très bientôt pour un nouvel épisode des Voix d'entrepreneurs du droit by FedLegal. A bientôt. Merci pour votre écoute. Nous espérons que ce temps de partage vous a plu. Abonnez-vous pour plus d'histoires professionnelles et de témoignages enrichissants. Suivez-nous sur LinkedIn et retrouvez nos offres d'emploi sur notre site carrière fed-group.fr FedGroup