- #ENS ÉDITIONS
Quelles sont les relations entre religions et classes sociales ? Quel rôle joue la religion dans la reproduction des inégalités de classe ? Mais aussi comment la religion impacte-t-elle les trajectoires de mobilité sociale ? Et enfin, quels sont les déterminants sociaux du religieux ? Le sens des mots invite aujourd'hui Juliette Galonnier et Ana Perrin-Heredia à parler du livre qu'elles ont co-dirigé avec Anthony Favier et Yannick Fer, Religions et classes sociales. À la croisée de plusieurs disciplines, cet ouvrage rassemble 11 enquêtes pour renouer avec ce champ d'investigation en partie délaissé ces dernières années par les sciences sociales. Un livre qui interroge nos manières de voir ou de ne pas voir justement ces liens entre religions et classes sociales et qui nous aide à comprendre la fabrique des frontières sociales et la reproduction des inégalités. À travers une immersion dans différents contextes historiques, aires géographiques, traditions religieuses, mais aussi auprès de groupes sociaux très divers, ce livre démontre l'actualité et les enjeux de ces questions. Juliette Galonnier et Ana Perrin-Heredia ont choisi de nous en parler en trois mots : frontières, classement et désajustements. Soyez indulgents pour la qualité sonore, cet entretien a été enregistré à distance. Le sens des mots, un podcast d'ENS Éditions. [♬ FOND SONORE ♬]
- #JULIETTE GALONNIER
Le premier terme que l'on a choisi pour présenter l'ouvrage, c'est celui de frontières, parce qu'il permet en fait de rendre compte d'un des questionnements qui traverse le livre, qui est celui de la fabrique des groupes sociaux. Les enquêtes qualitatives qu'on a réunies montrent en effet comment le religieux peut participer à consolider des frontières sociales et inversement, comment des appartenances de classe vont jouer sur la structuration des groupes religieux. Cela se voit très bien dans un chapitre, par exemple, qui porte sur les quartiers aisés de la région parisienne et qui décrit comment l'appartenance aux classes supérieures se trouve comme cimentée par l'implication dans la paroisse catholique de la commune. On le voit aussi dans un autre chapitre, qui porte cette fois sur les officiers de l'armée de terre, chez qui la pratique catholique non seulement peut venir favoriser l'entre-soi professionnel, mais peut aussi être source de reconnaissance et parfois même d'avancement. Et au travers de ces cas, on saisit bien la façon dont des superpositions entre appartenance religieuse et appartenance de classe vont venir renforcer des frontières entre les groupes sociaux. Mais ce à quoi invite l'ouvrage, et qui est peut-être encore plus intéressant, c'est aussi à porter l'attention sur tous ces moments, toutes ces situations où les frontières bougent, où elles évoluent, ce qui peut conduire certains groupes religieux à devenir plus divers socialement. Le chapitre consacré au mouvement juif orthodoxe des Loubavitch en France le montre bien, puisqu'il décrit comment ce mouvement qui a initialement recruté parmi les classes populaires se diffuse désormais dans des milieux de plus en plus aisés, et ce faisant, comment il est amené à reformuler un peu son message et de ce fait à se transformer. Et ce sont en fait ces changements dans l'art entre religions et classes sociales qui sont particulièrement intéressants à regarder.
- #ANA PERRIN-HEREDIA
Donc en fait, réfléchir aux frontières religieuses et de classes comme on le propose avec cet ouvrage, c'est s'interroger sur ce qui fait l'homogénéité des groupes sociaux, c'est-à-dire ce qui leur donne de la cohérence. Mais ça implique aussi de réfléchir à leur hétérogénéité et notamment aux logiques de différenciation interne qui vont les traverser. Il se trouve que tous les auteurs qu'on a rassemblés dans l'ouvrage sont très attentifs à ne pas essentialiser les groupes sociaux qu'ils étudient. Ce qu'ils parviennent à faire notamment en s'intéressant aux petites différences, celles qui séparent et qui distinguent subtilement les individus. On insiste beaucoup là-dessus dans l'ouvrage, mais c'est en prêtant attention à ces petites différences qu'on va pouvoir éviter les analyses trop simplistes, un peu caricaturales, ou qu'on va pouvoir expliquer ce qui peut apparaître comme des « anomalies sociologiques », comme par exemple celle qui est étudiée dans le chapitre sur la ville de Mazamet au début du XXe siècle. Puisque dans cette ville, de façon très intrigante, les patrons protestants votent à gauche alors que les ouvriers catholiques votent à droite. Et là, clairement, ce n'est qu'en prêtant attention à la trame des relations sociales qu'on peut comprendre ce vote a priori paradoxal. Mais ce qu'on a à cœur de montrer également dans l'ouvrage, c'est qu'en s'intéressant aux détails, à tous ces petits marqueurs sociaux que l'œil extérieur peut facilement considérer comme insignifiants ou négligeables, on se donne finalement aussi les moyens d'accrocher des processus que l'on peut avoir du mal à saisir par ailleurs, et notamment ceux qui vont traduire, par exemple, des formes de classement symboliques. C'est ce qui nous amène au deuxième terme que l'on a choisi, qui est celui de classement. [♬ FOND SONORE ♬]
- #JULIETTE GALONNIER
Alors en effet, penser religions et classes sociales ensemble, c'est aussi réfléchir aux logiques de classement, c'est-à-dire aux logiques inégalitaires, qui soit prennent appui sur le religieux pour hiérarchiser les groupes sociaux, soit prennent appui sur des marqueurs de classe pour asseoir des logiques de distinction entre groupes religieux ou parfois même au sein de groupes religieux. Donc le chapitre qui est consacré aux Saints populaires en Argentine montre par exemple comment des distinctions religieuses peuvent venir renforcer des rapports de domination puisque l'élite locale étudiée dans ce chapitre exprime des réactions de mépris, voire de dégoût à l'égard des cultes voués à ces saints populaires, ou plus exactement à l'égard de la façon dont les plus pauvres donnent à voir leurs croyances. À cet égard, les enquêtes qu'on a réunies évitent une tentation bien actuelle, qui est celle de survisibiliser le religieux dans l'analyse de certains comportements, ou d'interpréter le religieux uniquement par le religieux, au détriment d'autres dimensions sociales. Tout l'intérêt de l'ouvrage, c'est d'agir comme un aiguillon de rappel, en nous invitant à toujours réinscrire le religieux dans des contextes sociaux, dans les rapports sociaux au sein desquels il se déploie, et notamment dans des rapports de classe, puisque on le voit dans ce livre, la façon de croire et de pratiquer la religion sert à classer et à distinguer, et même à se classer et à se distinguer. C'est ce que montre très bien une autre enquête du livre, dans laquelle des étudiantes françaises musulmanes, issues de milieux populaires et en situation d'ascension sociale, professent un islam érudit et savant, pour se démarquer d'autres fractions des classes populaires dont elles estiment qu'elles pratiquent elles un islam qui serait trop folklorique. Donc on voit ainsi comment la définition de la « bonne religion » ou de la « religion légitime » vient aussi recouper des distinctions de classes et de statuts.
- #ANA PERRIN-HEREDIA
Et donc, étudier ces luttes de classement, c'est se donner les moyens de comprendre comment, en quelque sorte, des façons de définir, de se représenter le religieux sont travaillées, remises en cause même parfois, par des rapports sociaux et inversement, on est toujours dans une dynamique dialectique, vous l'aurez compris, et inversement donc, comment des rapports sociaux peuvent être bousculés par des rapports religieux. C'est au travers de toutes ces opérations de requalification, parfois infimes, que l'on peut saisir comment se reproduisent des inégalités. Au travers par exemple des façons de catégoriser des courants religieux, de manière dépréciative ou valorisante, selon la façon dont évolue leur composition sociale, comme le montre notamment le chapitre sur l'islam en Côte d'Ivoire. Mais la religion peut aussi produire des formes d'indistinction. La hiérarchie sociale pouvant tour à tour se donner à voir et disparaître avec le religieux, y compris sur une même scène sociale. C'est ce qu'on voit très bien dans l'un des chapitres de l'ouvrage qui est consacré à un village bulgare où les rapports de domination de classe et de genre entre des patrons orthodoxes d'un côté et des employées musulmanes de l'autre peuvent se trouver renforcés par le religieux, mais où il existe aussi d'autres moments où des rituels religieux semblent comme mettre en suspens l'ordre social. Et là, on veut en profiter pour insister sur la qualité des enquêtes que l'on a regroupées, parce que c'est leur finesse qui permet de rendre compte de la façon dont, dans certains contextes, peuvent alterner, voire parfois même se superposer, des logiques de distinction et des logiques d'indistinction. Et donc ce sont toutes ces zones grises dans ce jeu du visible et de l'invisible qui sont travaillées dans l'ouvrage, et ce sont elles qui ouvrent nous semble-t-il de belles perspectives de recherche. [♬ FOND SONORE ♬]
- #JULIETTE GALONNIER
Donc on l'aura compris, le livre pose à nouveau frais une question somme toute classique en sciences sociales, qui est celle du rôle des religions dans la reproduction d'un ordre social inégalitaire, ou au contraire, dans sa subversion et sa remise en cause. Donc on a plusieurs contributions qui étudient comment certains messages religieux peuvent venir valider la distribution existante des positions sociales. C'est le cas du chapitre sur le Guatemala et ce qu'on appelle la théologie de la prospérité. Et cette reproduction des inégalités par les messages religieux transparaît aussi dans les travaux sur les nouveaux mouvements religieux et les thérapies alternatives, comme le centre de la Kabbale par exemple, qui est étudié dans un autre chapitre, et dont le message peut venir conforter l'assurance statutaire des personnes en situation de réussite sociale. À l'inverse, le livre met aussi bien en évidence les possibilités subversives de la religion, comme celles permises par la théologie de la libération cette fois, ou encore par ce qu'on a appelé la religion populaire. Mais une fois de plus, nos contributeurs et contributrices, en fournissant toujours des descriptions nuancées, évitent les oppositions, sommes toutes manichéennes, entre des contextes où la religion participerait du maintien de l'ordre social et ceux où elle serait une force égalisatrice, voire révolutionnaire. L'ouvrage propose plutôt de mettre en lumière des correspondances plus subtiles, plus fragiles et parfois plus incertaines entre religions et classes sociales. Et c'est pour parler de ces ambivalences que nous avons choisi un troisième et dernier terme pour résumer le livre. Et ce terme, c'est celui de « désajustements ».
- #ANA PERRIN-HEREDIA
Ce qu'on fait dans cet ouvrage, c'est donc aussi de s'arrêter sur les petites dissonances, les moments de tiraillement ou les zones de friction qui mettent en tension cette fameuse rencontre entre appartenances religieuses et appartenances de classes, et qui permettent par la même occasion de discuter ce que Max Weber appelait « affinité élective ». En ce sens, l'ouvrage encourage à explorer tout ce qui rend possible l'affinité, ce qui autorise du même coup à envisager aussi ses ratés, tout ce qu'on peut saisir quand ça ne colle pas tout à fait. Par exemple, dans les contradictions morales qui sont exprimées par les enquêtés, ou dans les crispations que peuvent susciter des comportements qui s'écartent de ce qu'on attend dans ces groupes religieux ou sociaux. Ce qu'on propose donc, c'est de porter attention aux configurations, plutôt que de regarder simplement les correspondances entre religion et classe sociale. Quand on s'intéresse au travail d'ajustement, et pas simplement à la rencontre entre des dispositions, on se donne les moyens d'observer les moments de déstabilisation de ces configurations. Ce travail est particulièrement mis en évidence dans le chapitre qui est consacré aux fidèles turcs du mouvement Gülen, qui, en s'investissant religieusement, ont bénéficié d'une forte mobilité sociale, mais qui, à la suite de la répression du mouvement, doivent faire face à un déclassement social brutal qui met à l'épreuve leur foi et interroge aussi, dans le même temps, leur trajectoire sociale. De cette façon, on voit bien que les heureuses coïncidences entre religions et classes sociales ne relèvent jamais d'un déterminisme simple, mais qu'elles sont bien plutôt le fruit d'un travail de mise en cohérence à la fois sociale et symbolique. Et si on peut finir là-dessus, on insistera pour dire que cet ouvrage est une invitation à aiguiser notre regard pour saisir dans toute leur complexité les appartenances religieuses et de classes, et qu'il se veut aussi un bon antidote contre toutes les formes d'essentialisation qui conduiraient à penser ces appartenances comme des étiquettes à coller une fois pour toutes et sans plus de précaution. [♬ FOND SONORE ♬]
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Cet ouvrage, Religions et classes sociales, est à retrouver en version papier sur le site d'ENS Éditions et en version numérique sur la plateforme OpenEdition Books. C'était Le sens des mots. Ce podcast a été préparé par Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. Au mixage, Adrien Reynaud. À la production et réalisation, Sébastien Boudin. À bientôt pour une prochaine édition. [♬ FOND SONORE ♬]