#MONICA HELLERJe commence avec l'idée ou le terme d'inégalité parce que vraiment, c'était ça le moteur de tout le travail qui est derrière ce livre et qui continue d'ailleurs à me motiver. Et ça vient du fait, tout simplement, que j'ai grandi à Montréal, au Québec, au Canada, en Amérique du Nord, dans les années 60, où c'était vraiment tout d'un coup, il y avait vraiment un changement dans la manière de voir les choses, il y avait vraiment énormément de tensions et de conflits. On l'appelle maintenant la « Révolution tranquille », elle n'était pas tout le temps nécessairement très tranquille, mais c'était vraiment un moment de changement social autour, justement, des inégalités sociales, autour du fait que, très en lien avec l'histoire de la colonisation, du colonialisme double du Canada, d'abord les français, ensuite les anglais, et la manière dont les différences de langue, de culture, de religion ont rendu légitime le contrôle des britanniques, d'abord des anglophones, sur les ressources de base du Canada, parce que finalement, le Canada... Oui, d'accord c'est une colonie de peuplement, mais d'extraction, afin d'extraire les ressources primaires, notamment dans un premier temps la fourrure, et donc de reléguer les français qui restaient après la prise de contrôle par les britanniques au niveau de la main-d'oeuvre, de l'extraction vraiment de base des ressources et l'élimination éventuelle des autochtones, en fait, de l'accès aux ressources, de ce qui est devenu un pays, après avoir été une colonie longtemps, c'est devenu un pays. Alors, il y a toutes sortes de raisons historiques que j'essaie d'expliquer justement dans le livre pour expliquer pourquoi à ce moment-là, dans les années 60, il y a une résistance, une mobilisation des francophones et très spécifiquement des franco-québécois pour contrôler l'appareil de l'État, pour changer la situation d'inégalité dans laquelle les francophones canadiens, à travers l'Amérique du Nord, se trouvaient, à la limite, dans certains secteurs, se trouvent encore. [♫ FOND SONORE ♫] Au 19e siècle, c'était des questions de religion qui étaient vraiment les plus importantes. Rendu après la Deuxième Guerre mondiale, c'est sur le terrain des langues. Et moi, je me dis, alors tout d'un coup, la question de quelle langue tu parles quand tu vas acheter des chaussettes ou tu veux monter dans le métro, c'est devenu vraiment un geste politique, dans un conflit très très tendu avec des enjeux énormes. Et moi, je me dis, qu'est-ce que c'est ça ? Est-ce que c'est vraiment un conflit linguistique ? L'État dit, on va résoudre ça, on va mobiliser, on va légiférer sur la question de la langue. Et moi, je me dis, est-ce que c'est aussi simple que ça ? Est-ce que la loi peut changer la manière dont les gens font ? Est-ce qu'une loi peut changer les rapports d'inégalité ? Alors c'est là où j'ai découvert qu'il y avait des outils. Il y avait des outils qui permettaient de décrire et d'analyser. D'abord, donc, en linguistique, mon père m'a passé une revue avec Chomsky sur la page de couverture. J'ai fouillé pas mal, mais je me suis rendue compte très vite que ce n'était pas des questions de la structure du langage qui m'intéressait. Moi, je voulais avoir une réponse à ma question, à savoir pourquoi est-ce que les gens luttent sur le terrain de la langue, en fait, des langues, des pratiques langagières. Et donc, dans les années 70, en Amérique du Nord, c'était... Il y avait des liens avec ce qui s'est passé en France, peut-être cinq ans avant en Amérique du Nord, en anglais, cinq ans plus tard en France, mais plus ou moins au même moment, qu'il y avait ce truc qui s'appelle la sociolinguistique. Je me suis dit, oh, ok, sociaux et langue, ça veut dire que ça me permet justement de comprendre le rapport entre les rapports sociaux, notamment les rapports de pouvoir, mais aussi comment on bâtit, pourquoi on bâtit les différences sociales, pourquoi les catégories franco-anglo-canadiennes sont tellement puissantes comme catégories de structuration de la société, la répartition des ressources, et donc les rapports sociaux, les structures sociales, les processus sociaux, et les questions de langue comme vraiment imbriquées, comme en fait constitutives, constitutif, je ne me rappelle plus c'était quoi mon mot clé, pratique on va dire, des rapports sociaux, parce que, bon, en regardant, donc j'ai eu une formation en sociologie, en anthropologie et en linguistique, là le problème c'est qu'en linguistique on ne parle pas de rapports sociaux, en sciences sociales on ne parle pas de langue, donc, vraiment, c'est une difficulté qui nous hante aujourd'hui dans la séparation des disciplines qui ne nous aident pas. Mais justement, nous, les sociolinguistes, on travaille très, très, très fort pour avoir le pont, pour pouvoir justement poser et répondre à des questions qui sont finalement des questions classiques en sciences sociales sur des différences et des inégalités sociales. Donc, la sociolinguistique, d'un certain type, j'ai compris que je pouvais prendre des éléments-là, théoriques, méthodologiques, pour aller voir. Et c'était vraiment le vécu des gens qui m'intéressait, parce que, justement, j'ai compris dans mes premiers terrains, et j'en parle dans le livre, c'est le premier chapitre, dans une usine à Montréal à la fin des années 70, qui était sujette à une loi très importante au Québec qu'on appelle la Chaire de la langue française. Alors, ma question était, tu fais une politique, ça change, et j'ai compris sur le terrain que c'est beaucoup plus compliqué que ça, et qu'il faut vraiment aller sur le terrain et comprendre quelles sont les conditions de vie des gens, comment ils se positionnent par rapport aux ressources et par rapport aux idéologies. [♫ FOND SONORE ♫] C'est là où une approche qu'on appelle l'ethnographie, une approche ethnographique, était pour moi vraiment l'approche la plus puissante parce que ça m'a permis de faire un lien entre la manière dont les gens vivent, construisent des rapports sociaux dans le ici et le maintenant, dans la vie quotidienne, avec c'est quoi le rapport dans le temps et dans l'espace sur des questions beaucoup plus lourdes de structuration, d'institutionnalisation, de catégorisation. Et donc, c'est là où toute la question du changement social se pose et quelles sont les conditions qui permettent ou qui font obstacle à des possibilités de changement par rapport à une simple reproduction soit du status quo, soit de la structure. Et c'est un peu ça, ça a toujours été un peu mon argument par rapport au changement chez nous. C'est qu'en fait, ce qui s'est passé finalement, c'est un changement dans la place des groupes dans une structure, mais la structure elle-même demeure. Et donc, on reproduit les mêmes types d'inégalités, les mêmes structures de production d'inégalités contre lesquelles on a lutté, on lutte. Donc, il y a une situation assez paradoxale, mais dont il faut absolument tenir compte si on est vraiment engagé par rapport aux principes de base. Mais je ne vois pas comment faire ça en dehors d'une compréhension vraiment de la manière dont nous vivons et les différentes expériences que différents types d'acteurs sociaux peuvent avoir dans les mêmes conditions historiques, dans les mêmes conditions sociales, économiques, politiques. Donc, ça m'a permis un peu de relier et j'essaie de raconter aussi ça dans le livre, dans le temps. Donc, ces différents moments historiques et un recul aussi à des moments, notamment du colonialisme, qui sont très importants à comprendre pour pouvoir comprendre ce qui se passe aujourd'hui. Et je dirais que dans la réédition, c'est peut-être des questions de colonialisme qui me sont apparues comme étant les questions les plus importantes pour revenir dessus. Je suis allée un peu vite la première fois. Et la deuxième fois, ça m'a permis une meilleure compréhension de ce que j'appelle les fils rouges à travers le temps et à travers l'espace. [♫ FOND SONORE ♫]