- #ENS ÉDITIONS
[♫ FOND SONORE ♫] Nous les avons entendus et lus dans les manifestations, dans les médias ou bien encore sur les réseaux sociaux. Que ce soit à travers l'antisémitisme, le négationnisme, le racisme, le sexisme ou l'homophobie, la haine semble traverser bien des discours et des débats. Mais comment se construisent les discours de haine et de radicalisation ? Comment peut-on les définir ? Qu'est-ce qui les déclenche ? Et qui sont ceux et celles qui les diffusent ? Enfin, que disent ces discours de notre monde contemporain ? Le sens des mots invite aujourd'hui Nolwenn Lorenzi-Bailly et Claudine Moïse à parler du livre qu'elles ont co-dirigé dans la collection Langages, sous le titre Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés. Intolérance, insulte, menace, complot, discrimination. populisme, fake news... sont quelques-unes de ces notions explorées dans ce livre parmi la soixantaine qui le composent. Nolwenn Lorenzi-Bailly et Claudine Moïse ont choisi de nous parler de ce livre en trois mots : ennemis, polémiques et médiations. Soyez indulgents pour la qualité sonore, cet entretien a été enregistré à distance. Le sens des mots, un podcast d'ENS Éditions. [♫ FOND SONORE ♫]
- #NOLWENN LORENZI-BAILLY
Oui, alors l'ennemi, parce que c'est une notion en lien direct avec le discours de haine. On a la haine contre soi, parfois, mais souvent, elle est dirigée contre un autre. Et pour accepter que cet autre soit haïssable, on va lui construire une image qui sera nuisible. On va dire de lui, faire de lui quelqu'un de nuisible. Et on retrouve dans la figure de l'ennemi la dichotomie universelle du bien contre le mal, du gentil contre le méchant ou encore de l'ange contre le démon.
- #CLAUDINE MOÏSE
Alors d'un point de vue de ce qui nous concerne, le discours, l'ennemi va être un portrait que le locuteur ou la locutrice va construire par un procédé de dramatisation. L'avantage, si on peut dire, de dresser un tel portrait, c'est qu'il va autoriser le combat, voire la haine, dirigée vers un autre. Construire un ennemi, c'est alors légitimer en quelque sorte le discours de haine. Et les exemples là sont hélas nombreux. On retrouve en effet un tel mécanisme avec les discours de haine directe, anti-migrants par exemple, les discours antisémites, homophobes. Et même aujourd'hui on pourrait dire le discours de Poutine contre l'Ukraine, quand il dit donc qu'il faudrait « détruire au nom d'une dénazification » les Ukrainiens et les Ukrainiennes. Les Ukrainiens et les Ukrainiennes qui sont construits comme un ennemi, comme « des nazis », entre guillemets, évidemment.
- #NOLWENN LORENZI-BAILLY
L'ennemi, donc, il va être à distinguer de l'adversaire. On va avoir un adversaire, et l'adversaire, c'est celui qu'on affronte selon des règles et selon des valeurs qui vont être partagées par l'un et par l'autre. En revanche, un ennemi, c'est la personne qui veut nous détruire, donc qu'il va falloir, nous, détruire avant qu'il nous détruise. C'est en quelque sorte l'idée de lui ou moi.
- #CLAUDINE MOÏSE
Et parce que l'altérité et la différence font peur, ces différences vont questionner notre propre identité. Et si ce questionnement est trop déstabilisant, cela peut amener à l'intolérance, au rejet de l'autre, et donc à la haine qui pour nous va être mise en discours. [♫ FOND SONORE ♫]
- #NOLWENN LORENZI-BAILLY
Alors on a fait le choix du mot polémique, parce que polémique c'est un type de discours d'abord. C'est un type de discours qui repose sur la rhétorique, qui repose sur l'argumentation, et donc qui va rappeler les sciences de langage dont on se revendique. La polémique va utiliser par exemple des procédés tels que la réfutation, tels que l'amalgame, tout ce qui va alimenter quelque part la controverse. La polémique, elle vient du grec polêmikós, qui renvoie à la guerre, et donc à l'ennemi à combattre. On retrouve cette notion-là. Et si l'adjectif s'est quelque peu affaibli, au fur et à mesure de son emploi, il renvoie quand même à l'idée d'une controverse violente et agressive entre des opinions qui seraient contraires.
- #CLAUDINE MOÏSE
Alors bien sûr, la polémique est indissociable des processus démocratiques. Processus démocratiques qui reposent sur l'expression d'opinions divergentes, mais la polémique participe aussi du discours de haine quand elle vise à essentialiser l'autre, c'est-à-dire à le réduire à rien, à le détruire complètement. La polémique ainsi dans ses excès participe du discours de haine, quand il s'agit de disqualifier, voire de détruire, parfois même de façon symbolique. On a par exemple systématiquement l'utilisation des procédés de catégorisation, le « nous » contre le « eux » , des procédés d'ironie, des insultes, comme par exemple des termes tels que « dégénérés », des formules disqualifiantes, « ils sont incapables de », c'est ce qu'on avait repéré dans un forum contre la PMA pour toutes. Des formules qui participent à des discours homophobes et dans des formes aussi de discours de haine dissimulés, qui jouent aussi sur des dimensions émotionnelles.
- #NOLWENN LORENZI-BAILLY
La polémique, elle va dire les représentations et les idéologies de tous, de toutes, où tout un chacun, tout un chacune, va se battre pour faire valoir ses valeurs. Dans les échanges polémiques, l'opposition ne peut se départir des enjeux interpersonnels de reconnaissance de soi. On retrouve ces questions identitaires et ces procédés vont s'inscrire dans le maintien d'une forte dissymétrie entre les personnes qui débattent. [♫ FOND SONORE ♫]
- #CLAUDINE MOÏSE
Nous avons choisi un dernier mot qui est celui de médiation. C'est un mot qui peut paraître étrange pour un discours de haine, mais en fait c'est le pendant finalement des discours de haine, car c'est aussi un peu l'âme de notre ouvrage. C'est montrer les discours de haine d'un côté, mais aussi esquisser les possibles médiations et remédiations face à de tels discours. Alors si la notion de médiation a beaucoup évolué, elle exprime aussi aujourd'hui la conciliation, l'accord, voire l'accommodement. Un accommodement face à des différends entre des groupes ou des personnes.
- #NOLWENN LORENZI-BAILLY
Donc la médiation, elle s'inscrit dans une logique de démocratie, dans une logique de consensus, du droit à l'altérité. Elle est un moyen discursif d'échanger avec l'autre sans violence. C'est aussi pour ça qu'on fait le choix de médiation pour aller dans le pendant. Cet ouvrage a été construit et il a été pensé en plusieurs parties, entre des concepts linguistiques et des notions un petit peu plus connexes aussi au discours de haine. On a voulu montrer les stratégies discursives mises en place, et les types de discours, ainsi que les contextes différents dans lesquels on peut retrouver le discours de haine. Et enfin, c'était important pour nous d'aller vers ce qu'on appelle les discours discursifs, les discours alternatifs. Ces discours alternatifs vont permettre, à l'instar par exemple du discours préventif ou encore du témoignage, de dénoncer les injustices, de dénoncer les frustrations, de témoigner contre l'homophobie, de témoigner de la Shoah, de créer encore des associations de parents contre le harcèlement scolaire. La médiation, c'est lutter autrement que dans un discours qui va s'ériger contre.
- #CLAUDINE MOÏSE
Alors on peut dire que le discours contre, c'est celui de la polémique. C'est aussi donc ce qu'on appelle un contre-discours, et c'est le risque dans la polémique d'un échange qui va se cristalliser. À l'opposé, le discours alternatif se joue peut-être dans la transformation de l'individuel vers le collectif. Il va contourner, esquiver, et peut-être aussi d'une certaine façon se faufiler dans un espace-temps qui ne permettra pas la dichotomisation, la polarisation. Finalement, le discours alternatif est une invitation à la réflexion, à l'acceptation de l'autre aussi dans toutes ses différences. [♫ FOND SONORE ♫]
- #ENS ÉDITIONS
Cet ouvrage, Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés, est à retrouver en version papier sur le site d'ENS Éditions et en version numérique sur la plateforme OpenEdition Books. Livre de référence qui présente au lecteur sous forme de fiches synthétiques un large éventail de notions qui témoignent de la diversité de ces discours de haine. C'était Le Sens des mots. Ce podcast a été préparé avec Sandrine Padilla et Maëlle Lopez. À la production et réalisation Sébastien Boudin. À bientôt pour une prochaine édition. [♫ FOND SONORE ♫]